Hobsbawm
Juin 2001
L'âge des extrêmes
Histoire du court XXème siècle
1914-1991
de Eric J. Hobsbawm
Notes de lecture
par J-P Allétru
Eric J. Hobsbawm, né en Egypte en 1917, a fait ses
études aux universités de Vienne, Berlin, Londres et Cambridge. Membre de la
British Academy et de l'American Academy of Arts and Sciences, il enseigne à la
New School for Social Research de New-York. Il est l'auteur notamment de la
trilogie consacrée au "long XIXème siècle" : l'Ere des révolutions, L'ère
du capital et l'Ere des empires.
L'âge des
extrêmes est paru en 1994 en Grande Bretagne, et peu
après, aux Etats-Unis. Il devait être bientôt traduit et publié dans presque
toutes les langues internationales (et même dans des langues peu répandues
comme le lituanien, le slovène, le serbo-croate), ... mais pas en français ! Il
a fallu une initiative d'un éditeur belge (Editions Complexe) et du Monde
Diplomatique, pour qu'il soit
accessible, en 1999, au monde francophone.
Un observateur note : "il semble que trois forces
se soient conjuguées pour empêcher la traduction de ce livre : l'essor d'un
antimarxisme haineux parmi les intellectuels français; les restrictions
budgétaires touchant l'édition des sciences humaines; et, ce n'est pas le moins
important, le refus ou la peur de la communauté éditoriale de contrer ces
tendances."
Il s'agit pourtant d'une oeuvre considérable, qui
retrace l'histoire tourmentée du "court XXème siècle", en
s'attachant à démonter et expliquer clairement les causes des événements, vus
dans une perspective mondiale. C'est un outil irremplaçable pour mieux
comprendre les temps barbares que nous vivons.
" La
destruction du passé, ou plutôt des mécanismes sociaux qui rattachent les
contemporains aux générations antérieures, est l'un des phénomènes les plus
caractéristiques et mystérieux de la fin du XXème siècle. De nos jours, la plupart des jeunes grandissent dans une sorte
de présent permanent, sans aucun lien organique avec le passé public des temps
dans lesquels ils vivent. Les historiens, dont le métier est de rappeler ce que
les autres oublient, en deviennent plus essentiels que jamais en cette fin du
deuxième millénaire."
"Les
événements publics ont tissé notre existence. Loin d'être de simples repères,
ils sont également ce qui a formé notre vie, publique comme privée".
"A une Ere
de catastrophes, de 1914 aux suites de la Seconde Guerre Mondiale, succédèrent
quelque vingt-cinq ou trente années de croissance économique et de
transformation mondiale extraordinaires, qui ont probablement changé la société
humaine plus profondément qu'aucune autre période d'une brièveté comparable.
(...) La dernière partie du siècle a été une nouvelle ère de décomposition,
d'incertitude et de crise - et, pour une bonne partie du monde, telle que
l'Afrique, l'ex-URSS et l'ancienne Europe socialiste, de catastrophe."
La Première
Guerre mondiale marque l'effondrement de la civilisation (occidentale) du
XIXème siècle. Les décennies qui mènent du début de la Première Guerre mondiale
au lendemain de la seconde furent pour
cette société une ère de catastrophes : deux guerres, l'arrivée au pouvoir,
pour un tiers de la population mondiale, d'un système qui se prétendait destiné
par l'Histoire à remplacer la société bourgeoise et capitaliste, l'effondrement
des immenses empires coloniaux, une crise économique mondiale d'une profondeur
sans précédent. Seule l'alliance temporaire et bizarre du capitalisme libéral
et du communisme put sauver la démocratie : c'est l'un des paradoxes de cet
étrange siècle, le résultat le plus durable de la révolution d' Octobre, dont
l'objet était le renversement mondial du capitalisme, fut de sauver son
adversaire !
Comment et
pourquoi le capitalisme, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s'est-il
trouvé propulsé dans l'Age d'or sans précédent des années 1947 à 1973 ?
Toujours est-il que les transformations économiques, sociales et culturelles de
cette époque ont été les plus grandes, les plus rapides et les plus
fondamentales de toute l'histoire. Le troisième quart du siècle a marqué la fin
des sept ou huit millénaires d'histoire humaine qui avaient commencé à l' Age
de pierre avec l'invention de l'agriculture, ne serait-ce qu'en mettant fin à
la longue période où l'écrasante majorité de l'espèce humaine vivait du travail
de la terre et de l'élevage.
En comparaison,
l'histoire de la confrontation entre le "capitalisme" et le
"socialisme" semblera d'un intérêt historique limité, comparable, sur
le long terme, aux guerres de religion des XVIème et XVIIème siècles, voire aux
Croisades.
Si l'effondrement
du socialisme soviétique et ses formidables conséquences, encore en partie
incalculables mais essentiellement négatives, ont été l'épisode le plus
dramatique des Décennies de crise, la crise en question est universelle. Dans
un premier temps, on ne voulut voir dans les ennuis des années 1970 qu'une
pause encourageante et momentanée dans le Grand Bond en Avant de l'économie
mondiale. Il devint clair par la suite que c'était une ère de difficultés à
long terme. Les ultras du laisser-faire, les théologiens d'une liberté absolue
du marché n'eurent pas plus de succès que quiconque. au début des années 1990,
le monde capitaliste vacilla sous des fardeaux semblables à ceux de l'entre
deux guerres : chômage massif, opposition entre les exclus sans domicile fixe
et les nantis; cependant que les pays socialistes se trouvèrent acculés à des
ruptures radicales, jusqu'à leur effondrement, qui marque la fin du "Court
Vingtième Siècle".
Le monde des
années 1990 compte six milliards d'êtres humains, trois fois plus qu'au début
de la Première Guerre mondiale, et ce bien que dans le Court Vingtième Siècle
on ait tué ou laissé mourir délibérément plus d'êtres humains que jamais
auparavant dans l'histoire.
Dans la décennie
1990, la plupart des gens sont plus grands et plus lourds que leurs parents,
mieux nourris, et promis à une existence bien plus longue. Le monde est
incomparablement plus riche qu'il ne l'a jamais été dans sa faculté de produire
des biens et des services d'une infinie diversité. Pour la première fois dans
l'histoire, la plupart des êtres humains peuvent être qualifiés d'alphabétisés.
Une révolution des transports et des télécommunications a quasiment annulé le
temps et la distance. Ce monde peut fournir à chacun, à tout moment, plus
d'informations et de divertissements que n'en disposaient les empereurs en
1914.
Pourquoi alors ce
siècle ne s'est -il pas achevé sur une célébration de cet extraordinaire
progrès sans précédent ? Pas seulement parce qu'il fut le siècle le plus
meurtrier dont nous ayons gardé la trace; mais aussi parce qu'on a assisté,
depuis 1914, à une régression marquée des valeurs de la civilisation, qui
avaient au contraire progressé pendant toute la durée du "long XIXème
siècle", et qui étaient jusqu'alors considérées comme normales dans les
pays développés et dans le milieu bourgeois. Il n'est pas facile de saisir
l'ampleur du retour de ce que nos ancêtres du XIXème siècle auraient appelé les
normes de la barbarie: les massacres de civils dans des guerres et des
attentats, regain de la torture ...
Le monde des
années 1990 est qualitativement différent de celui du début du siècle à un
triple point de vue : il a cessé d'être eurocentrique (l'Europe ne représente
plus que le 1/6 de la population mondiale, au lieu du tiers), le XXème siècle aura été le Siècle américain; l'économie s'est mondialisée; les
anciennes formes de rapports sociaux se sont désintégrées: rupture des liens
entre générations (c'est à dire entre passé et présent), émergence d'une
société constituée d'un assemblage d'individus égocentriques, à la recherche de
leur propre satisfaction.
Ce dernier aspect
est une conséquence, prévue par Marx, du développement du capitalisme. Mais ce
faisant, il scie l'une des branches sur lesquelles il s'est assis. Le bon
fonctionnement d' une économie industrielle fondée sur l'entreprise privée
repose en effet sur des motivations étrangères à la logique du marché : par
exemple, l'éthique protestante, le renoncement à une satisfaction immédiate,
l'éthique de la performance au travail, le devoir familial et la confiance.
Nous ne savons
pas où notre voyage nous conduit, ni même où il devrait nous conduire. Ce
siècle finit mal.
L'ère des
catastrophes
L'âge de la
guerre totale
En 1914, cela
faisait un siècle qu'il n'y avait plus eu de grande guerre. Il n'y avait eu
qu'une seule guerre , de courte durée, où plus de deux grandes puissances
s'étaient affrontées : la guerre de Crimée (1854-1856), qui opposa la Russie à
la Grande Bretagne et à la France. La guerre de loin la plus longue fut une
guerre civile aux Etats - Unis (1861-1865).
La Première
guerre mondiale a impliqué toutes les
grandes puissances, la Seconde Guerre mondiale a entraîné la quasi-totalité des
Etats indépendants du monde. Les guerres du XXème siècle ont été incomparablement plus meurtrières que les guerres du
siècle précédent: elles ont fait plus d'un million de morts au combat. 1914
inaugure l'ère des massacres.
A ses débuts, la
Première Guerre mondiale fut une guerre essentiellement européenne, entre
France, Grande Bretagne et Russie d'un côté, Allemagne et Autriche-Hongrie de
l'autre, bientôt rejointes par les autres puissances européennes.
Les Allemands se
trouvèrent confrontés (comme lors de la seconde guerre mondiale) à une guerre
sur deux fronts. Ils cherchèrent à mettre la France hors de combat à l'Ouest,
afin de pouvoir ensuite vers la Russie à l'Est. Ce plan (qui réussit en 1940)
échoua en 1914. L'armée allemande fut arrêtée à quelques dizaines de kilomètres
de Paris, sur la Marne, quelques semaines après le début des hostilités. Et les
deux camps se figèrent de part et d'autre de lignes de tranchées, pendant trois
ans et demi, dans une guerre très meurtrière. Les Français perdirent près de 20
% des hommes en âge de porter les armes, les Allemands 13 %, les Britanniques
un demi million d'hommes de moins de 30 ans...
Il y eut après
cela une haine farouche de la guerre : la stratégie de la France et de la
Grande Bretagne se fonda par la suite sur ce postulat (ce qui aida les
Allemands à gagner la Seconde Guerre mondiale). Et par la suite, c'est pour
sauver la vie de soldats américains (et non pour obtenir la victoire, qui
aurait été acquise sans cela), que les Américains larguèrent des bombes
atomiques sur Hiroshima et Nagasaki en 1945...
A l'Est, les
Allemands boutèrent les Russes hors de la Pologne, et imposèrent à la Russie,
qui avait plongé dans la révolution, la paix sanction de Brest-Litovsk (mars
1918). Du coup, ils se concentrèrent sur le front Ouest, et réussirent à le
percer. Mais les Etats-Unis, alarmés par la guerre sous-marine qu'avait lancée
l'Allemagne pour isoler la Grande Bretagne, étaient entrés dans la guerre à
partir de 1917, et apportèrent un renfort décisif, jusqu'à la victoire. Les
Puissances centrales s'effondrèrent. Dans le courant de l'automne 1918, la
révolution balaya le centre et le sud-est de l'Europe, comme elle avait balayé
la Russie en 1917.
Pourquoi, en
1914, des hommes d'Etat raisonnables n'avaient-ils pas décidé de régler le
conflit par quelque compromis ? En 1914, ce n'était pas l'idéologie qui
divisait les belligérants. La raison en est que cette guerre fut menée dans le
seul but d'une victoire totale: l 'Allemagne désirait une position politique et
maritime mondiale comme celle dont jouissait alors Londres; et pour la France,
il s'agissait de compenser son infériorité démographique et économique
croissante, et apparemment inévitable, vis à vis de l'Allemagne.
C'était un
objectif absurde , qui ruina à la fois les vainqueurs et les vaincus. Il
entraîna les seconds dans la révolution, et les vainqueurs dans la faillite et
l'épuisement physique. En 1940, la France accepta sans hésiter la subordination
à Hitler parce que le pays avait été saigné à mort en 1914-1918. De surcroît,
la victoire totale, ratifiée par une paix-sanction, anéantit les faibles
chances qui subsistaient de restaurer quelque chose qui ressemblât même
vaguement à une Europe bourgeoise stable et libérale.
En Europe, le
principe directeur de la réorganisation de la carte consistait à affaiblir
l'Allemagne, à créer des Etats-nations ethnico-linguistiques, conformément à
l'idée du "droit à l'autodétermination" des nations (la tentative fut
désastreuse, comme on a pu le voir dans l'Europe des années 1990), et à isoler
la Russie révolutionnaire derrière un "cordon sanitaire" d'Etats
anticommunistes. Il n'y avait aucune logique historique dans les unions
yougoslaves et tchécoslovaques.
Le redécoupage du
Moyen-Orient s'opéra suivant les lignes impérialistes traditionnelles, entre la
Grande Bretagne et la France, sauf pour la Palestine, où, au cours de la
guerre, le gouvernement britannique avait promis aux Juifs de créer pour
eux un "foyer national".
On imposa à
l'Allemagne des "réparations" théoriquement indéfinies, on lui
confisqua toutes ses anciennes colonies (redistribuées entre les Britanniques,
les Français et les Japonais), une partie de l' Allemagne occidentale fut
occupée militairement... Les clauses territoriales exceptées, il ne restait
rien du traité de Versailles au milieu des années 1930.
Une "Société
des Nations" fut créée, mais, ignorée des Etats-Unis, elle fut totalement
inefficace.
On ne parvint pas
à restaurer l'économie d'avant-guerre, au contraire, l'économie mondiale
plongea à la fin des années 1920 dans une crise terrible, qui amena au pouvoir
en Allemagne et au Japon les forces politiques du militarisme et de
l'extrême-droite (le Japon, en forte croissance, mais dépourvu de matières
premières, et dépendant pour sa production du marché américain avait une
conscience aiguë de sa vulnérabilité). L'Italie, qui s'était jointe aux Alliés
en 1915, et en avait été récompensée par des gains territoriaux considérables,
était néanmoins insatisfaite.
Dès lors, une
nouvelle guerre mondiale était inévitable. De nombreux événements
l'annoncèrent. Le Japon envahit la Mandchourie en 1931, l' Italie s'empara de
l'Ethiopie en 1935, l'Allemagne et l'Italie apportèrent leur soutien à Franco
lors de la guerre civile d'Espagne de
1936-1939, l'Allemagne annexa l'Autriche en 1938, puis la Tchécoslovaquie en
1938 et 1939, l'Italie occupa l'Albanie en 1939, le tout en l'absence de
réaction de la Grande Bretagne et de la France (la Russie refusant de continuer
à s'opposer à Hitler, et signant en août 1939 le pacte Hitler-Staline).
L'Allemagne
envahit la Pologne , et ce fut le signal du début de la Seconde Guerre
mondiale. Au printemps 1940, l'Allemagne envahit facilement la Norvège, le
Danemark, les Pays-Bas, la Belgique et la France. L'Italie se rangea alors aux
côtés de l'Allemagne. La Grande Bretagne se retrouva ainsi seule, protégée d'une
invasion par la mer et par la Royal Air Force. La carte de l'Europe fut alors
redessinée, l'URSS occupa les zones tsaristes perdues en 1918 (sauf la partie
de la Pologne occupée par l'Allemagne), et la Finlande; l'Allemagne s'empara
des Balkans, puis mit le pied en Afrique.
L'invasion de
l'URSS, le 22 juin 1941, par Hitler, qui convoitait cet immense empire, relança
la guerre. L'armée allemande était aux abords de Moscou, en octobre 1941, quand
les Russes se ressaisirent, et donnèrent un coup d'arrêt à l'invasion. Une
nouvelle offensive allemande, en 1942, finit par échouer, à Stalingrad (mars
1943). Après quoi les Russes repoussèrent les Allemands, jusqu'à Berlin, Prague
et Vienne.
Entre temps, la
guerre était devenue réellement mondiale. Le Japon s'empara de l'Indochine
(puis de toute l'Asie du Sud-Est). Les Etats-Unis le soumirent alors à de rudes
pressions économiques, à quoi les Japonais répliquèrent par l'attaque de la
flotte de guerre américaine à Pearl Harbour en décembre 1941. Hitler déclara la
guerre aux Etats-Unis.
Les Alliés
revinrent sur le continent en juin 1944, et finirent par acculer Hitler à la
défaite en 1945. Le Japon fut contraint à la capitulation après le largage de
deux bombes atomiques.
Les Etats-Unis,
l'URSS et la Grande-Bretagne décidèrent de se partager les dépouilles de la
victoire, en quelques conférences (Téhéran 1943, Moscou 1944, Yalta 1945,
Postdam 1945).
L'Italie, en
1943, avait changé de camp et de régime.
Pour la plupart
des pays concernés, la guerre avait été un combat pour la vie, une guerre
totale. Le prix de la défaite devant l'Allemagne nazie fut l'asservissement et
la mort: on le vit en Pologne et dans les parties occupées de l'URSS, ainsi
qu'avec le sort des Juifs, dont un monde incrédule découvrit peu à peu l'extermination
systématique.
Cette guerre, à
la différence de celle de 1914-1918, tua aussi bien les civils que les
militaires. Elle aurait fait entre 3 et 5 fois plus de victimes directes que la
Première guerre mondiale: entre 10 et 20 % de la population totale
de l'URSS, de la Pologne et de la Yougoslavie; entre 4 et 6 % de celle
de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Autriche, de la Hongrie, du Japon et de la
Chine.
La guerre totale
, mobilisant la plupart des citoyens, mettant en œuvre tous les moyens disponibles,
est une "création" du XXème siècle. A la fin
de la Première guerre mondiale, la France, par exemple, produisait 200 000 obus
par jour ! Une symbiose se réalisa entre l'Etat et les producteurs
spécialisés d'armement, ce qu'on a appelé le "complexe
militaro-industriel". La guerre nécessitant la mobilisation de toutes les
énergies, tous les gouvernements (y compris les états démocratiques
occidentaux) prenaient le contrôle total de l'économie.
Les destructions
ont été considérables. Toutefois, les guerres ont profité à l'économie
américaine: le taux de croissance y a avoisiné 10 % par an au cours de la
seconde guerre mondiale. un des effets des deux guerres est d'avoir donné aux
Etats-Unis, tout au long du Court Vingtième siècle, une prépondérance mondiale
qui n'a commencé à décliner qu'à la fin du siècle.
Sur la montée de
la barbarie après 1914, il n'y a aucun doute. La torture avait été supprimée, à
l'aube du XXème siècle, à travers l'Europe occidentale. Les guerres ont mobilisé les
sentiments nationaux des masses. Le XXème siècle a connu
des massacres sans précédent, des
génocides (un million et demi d'Arméniens massacrés par les turcs lors
de la première Guerre mondiale), des déplacements considérables de populations
(il y avait en 1945 40,5 millions de déracinés dans la seule Europe, la guerre
de Corée déplaça 5 millions de Coréens; 1, 2 million de Juifs avaient, au début
des années 1960, émigré en Israël), des armes terribles (gaz toxiques et
bombardement aérien après 1918, champignons atomiques en 1945).
La
révolution mondiale
En 1914, que le
vieux monde fût condamné paraissait évident. L'humanité attendait une
alternative. Les partis socialistes étaient l'incarnation de cette alternative
dans la plupart des pays européens. Les classes ouvrières étaient en pleine
expansion. Il semblait que les peuples n'attendaient qu'un signal. La
révolution bolchevique d'Octobre 1917 devait donner ce signal au monde. Elle a
engendré le mouvement révolutionnaire organisé de loin le plus formidable de
l'histoire moderne. Son expansion a été sans parallèle depuis les conquêtes de
l'Islam au premier siècle de son histoire: 30 ans ou 40 ans après l'arrivée de
Lénine à la gare de Finlande, un tiers de l'humanité vivait sous un régime qui
se réclamait de lui.
La meilleure
façon de comprendre la politique internationale du court Vingtième Siècle à
partir de la révolution d'Octobre est d'y voir l'affrontement entre les forces
de l'ordre ancien et celles de la révolution sociale, alliées ou dépendantes de
la bonne fortune de l'Union Soviétique, même si, au fur et à mesure qu'on
avança dans le siècle, cette vision devint de plus en plus irréaliste.
La Russie
tsariste était mûre pour la révolution: rien ne sembla moins surprenant et
inattendu que la révolution de mars 1917, qui renversa la monarchie russe (une
manifestation d'ouvrières le 8 mars, traditionnelle Journée des femmes, avait
débouché sur une grève générale, et les troupes avaient refusé de charger la
foule), et fut saluée par toute l'opinion publique occidentale. Mais il était
acquis pour tout le monde qu'une révolution russe ne pouvait être socialiste :
le pays était trop arriéré, le prolétariat industriel (fossoyeur prédestiné du capitalisme selon Marx) n'était qu'une
minuscule minorité.
Les sociétés européennes
étaient devenues, la guerre de masse se prolongeant, de plus en plus hostiles à
la guerre. Les socialistes renouaient avec l'antimilitarisme caractéristique de
leurs mouvements avant 1914. L'idée d'une révolution sociale généralisée
gagnait du terrain.
Lénine suscita la
création d'une multitude de "soviets" (conseils) à la base, et
organisa ce mouvement en collant aux revendications spontanées (le partage des
terres en fermes familiales). La position du gouvernement provisoire issu de la
révolution de mars devint de plus en plus précaire, jusqu'à la prise du Palais
d'hiver, le 7 novembre 1917.
Et, contre toute
attente, le nouveau régime tint bon. Il survécut à la paix-sanction imposée par
l'Allemagne à Brest-Litovsk: de nombreuses régions furent détachées de l'ancien
Empire.
Il triompha
contre les tentatives contre-révolutionnaires, malgré le soutien militaire des
Alliés. A la fin de 1920, après une guerre civile, les bolcheviks avaient
gagné, et ce, pour trois raisons : ils avaient su construire un parti
communiste centralisé et fort de 600 000 membres; ils étaient apparu comme le
seul gouvernement capable et désireux d'assurer la cohésion de la Russie en
tant qu'Etat (et donc avaient obtenu le soutien des patriotes russes, sans
lesquels l'Armée rouge n'aurait pu être mise sur pieds); ils avaient permis aux
paysans de prendre possession de la terre.
Cependant, la
révolution mondiale ne fut pas au rendez-vous.
Au début de 1918,
pourtant, la débâcle des Puissances centrales se précisant, une vague de grèves
politiques et de manifestations contre la guerre balaya l'Europe centrale.
Divers Etats-nations furent proclamés, la République fut instituée en
Allemagne.
Mais en 1920
(alors que déjà il était clair que la révolution bolchevique n' était pas à l'ordre
du jour à l'Ouest) les bolcheviks commirent une erreur majeure: ils
provoquèrent la division du mouvement ouvrier international, en structurant
leur nouveau mouvement communiste international sur le modèle du parti
léniniste d'avant-garde, composé d'une élite de "révolutionnaires
professionnels " à plein-temps.
Sous Staline, l'
Internationale communiste devint en fait de plus en plus un instrument de
défense des intérêts étatiques de l' Union Soviétique, plus qu'un organisateur
de la Révolution mondiale. Pourtant, pour toute une armée de militants, dévoués
envers le QG de Moscou, la révolution fut la grande affaire de leur vie. Les
forces dissidentes, comme celles qui s'inspirèrent de Léon Trotski, n'obtinrent
aucun résultat.
C'est assez tard
dans le XXème siècle que les révolutionnaires découvrirent que la route de la
révolution pouvait passer par une longue guerre de guerilla. C'est cette
nouvelle stratégie qui amena Mao Zedong au pouvoir.
Au fond du
gouffre économique
Sans
l'effondrement économique du monde entre les deux guerres, il n'y aurait pas eu
de Hitler; le système soviétique n'aurait probablement pas été considéré comme
un rival économique sérieux susceptible de remplacer le capitalisme mondial :
le monde de la deuxième moitié du XXème siècle est
incompréhensible si l'on n'a pas une idée claire de la banqueroute économique.
Depuis la
Révolution industrielle, l'histoire de l'économie mondiale avait été faite
d'accélération du progrès technique, de croissance économique continue mais
inégale, et de "mondialisation " toujours plus grande. Le progrès
technique, la croissance économique, se sont poursuivis à l'Ere des
catastrophes (la croissance s'est simplement ralentie); mais la mondialisation
a marqué le pas dans l'entre-deux guerres. L'avant-guerre avait été la plus
grande période de migration de masse de toute l'histoire (15 millions
d'immigrants aux Etats-Unis en 15 ans, par exemple, mais aussi un flux
important des pays ibériques vers l'Amérique latine), le flux s'est ralenti,
puis presque tari ensuite. Le commerce mondial n'était guère plus important en
1948 qu'avant la première Guerre mondiale (alors qu'entre 1890 et 1913, il
avait plus que doublé, et qu'entre 1948 et 1971, il devait être multiplié par
5).
La grande zone de
défaites et de convulsion, de l'Allemagne à la Russie soviétique, connut un
spectaculaire effondrement du système monétaire, qui n'est que partiellement
comparable à celui du monde post-communiste après 1989. Dans le cas le plus
extrême, en Allemagne, en 1923, la monnaie tomba à un million de millionième de
sa valeur de 1913. Donc l'épargne privée disparut totalement, l'économie
allemande dut massivement emprunter à l'étranger au cours des années suivantes
(entre 20 000 et 30 000 milliards de marks en 1928, soit près de la moitié des
exportations mondiales de capitaux). Lorsque la grande inflation prit fin, en
1922-1923 (les pouvoirs publics décidant de changer de monnaie), les Allemands
qui avaient compté sur des revenus fixes et sur leur épargne se retrouvèrent
ruinés. Il en fut de même (à un moindre degré) en Pologne, en Hongrie, en
Autriche: l'Europe centrale était mure pour le fascisme.
Dans la majeure
partie de l'Europe, le chômage étonnamment élevé, au regard des normes d'avant
1914: entre 10 et 12 % en Grande Bretagne, en Allemagne et en Suède, entre 17
et 18 au Danemark et en Norvège. Seule l'économie des Etats-Unis, avec un taux
de chômage de 4 %, marchait à pleine vapeur.
Le fléchissement
des prix des produits primaires démontrait que la demande ne pouvait plus
suivre les capacités de production. La croissance était alimentée par les flux
de capitaux.
La crise commença
par le krach de la Bourse de New-York le 29 octobre 1929. On fut alors tout
près d'un effondrement de l'économie capitaliste mondiale. La récession
dramatique de l'économie industrielle nord-américaine (chute d'un tiers entre
1929 et 1931) gagna bientôt l'Allemagne. Les prix des matières premières
chutèrent, ruinant, en 1931 un très grand nombre de pays producteurs (en
Amérique latine et centrale, le Canada, la Hongrie, l'Inde, puis de proche en
proche tous les pays, le Japon). Les producteurs de café brésiliens
s'efforçaient d'empêcher l'effondrement des cours en brûlant du café dans leurs
locomotives à vapeur ...
Les paysans
durent revenir à la production de subsistance (de fait, celle-ci était encore
possible dans une bonne partie du monde).
Le marasme eut
pour première conséquence un chômage d'une ampleur considérable: dans la pire
période (1932-1933), 23 % des britanniques, 24 % des suédois, 27 % des
Américains, 29 % des Autrichiens, 31 % des Norvégiens, 32 % des Danois, et 44 %
des Allemands. Jamais les travailleurs n'avaient connu pareille catastrophe
économique.
La situation
était d'autant plus dramatique que la protection sociale était presque
inexistante.
Les économistes,
les hommes d'affaires et les hommes politiques étaient déboussolés: ils ne
voyaient pas de solution dans le cadre de l'ancienne économie libérale. A
partir de 1931-1932, les Etats, les uns après les autres, dressèrent des
barrières toujours plus hautes pour protéger leurs marchés nationaux, tout en
sachant que cela avait pour effet de démanteler le système international de
commerce multilatéral, dont dépendait, croyaient-ils, la prospérité mondiale. Les gouvernements se mirent à subventionner
l'agriculture, en garantissant des prix agricoles, en achetant les excédents ou
en payant les agriculteurs pour ne pas produire, comme aux Etats-Unis après
1933.
La Grande Crise a
détruit le libéralisme pour un demi-siècle. C'est à la grande Crise que
remontent les origines de la Politique Agricole commune de la Communauté
européenne pratiquée dans les années 1970 et 1980.Le "plein-emploi"
devint la clé de voûte de la politique économique dans les pays du capitalisme
démocratique réformé, dont un des plus grands héraut fut l'économiste Keynes.
La création de systèmes de protection sociale est apparue indispensable (aux
Etats-Unis, le Social security act date de 1935), on a commencé à parler d'
Etat-providence dans les années 1940.
Pour sa part,
l'URSS, avec ses nouveaux plans quinquennaux, était engagée dans une
industrialisation massive et ultra-rapide. Entre 1929 et 1940, sa production
industrielle fut multipliée par 3. Il n'y avait pas de chômage. Les mots
"plan" devinrent à la mode. Hitler lui -même plagia l'idée, en
lançant en 1933 son plan quadriennal.
Pourquoi cet
échec de l'économie capitaliste entre les deux guerres ? La situation des
Etats-Unis est un élément central de la réponse. La première guerre mondiale
leur avait profité de manière spectaculaire. Si en 1913, ils assuraient plus du
tiers de la production industrielle mondiale, ce taux était monté à 42 % en
1929 (contre 28 % pour l' Allemagne, la Grande Bretagne et la France réunies).
Ils étaient le principal créancier , le premier exportateur, et le second
importateur du monde. Ils devaient être la principale victime de la crise.
La conférence de
paix de Versailles (1919) avait imposé à l'Allemagne des réparations
irréalistes. Maintenir l' Allemagne dans un état de faiblesse était, comme
l'avait souligné Keynes, contre-productif .L'Allemagne fut contrainte à
s'endetter. Ainsi, elle devenait, et l'Europe avec elle, très dépendante des
crédits américains.
L'explication
principale de la crise est que la demande
ne pouvait suivre la croissance rapide de productivité du système
industriel à l'apogée de Henry Ford, il y eut surproduction et spéculation, ce
qui déclencha l'effondrement.
Celui-ci fut
d'autant plus drastique que la demande avait été soutenue par une expansion considérable
du crédit à la consommation (comme on l'a revu par la suite, à la fin des
années 1980). Les banques firent faillite. L'économie se révéla d'autant plus
vulnérable à cette expansion du crédit que les achats ne portaient pas sur des
biens de première nécessité, mais sur des achats qui pouvaient être différés
(logements, voitures) [ on pourrait dire la même chose, à un degré bien plus élevé, de notre
économie actuelle des années 2000, qui repose surtout sur la mode, le jeu, la
distraction ...note JPA]. La production de voitures diminua de
moitié aux Etats-Unis entre 1929 et 1931.
Après 1932,
l'économie mondiale reprit peu à peu.
La Grande Crise
confirma les intellectuels, les militants et les citoyens ordinaires dans la
conviction que quelque chose était foncièrement vicié dans le monde qui était
le leur. Les économistes, qui
conseillaient de laisser l'économie suivre son cours, étaient incapables
d'améliorer la situation, et ne faisaient qu'aggraver la crise., comme le
souligna Keynes, qui devint l'économiste le plus influent des quarante années
suivantes. Comment les orthodoxies du marché pur, si clairement discréditées,
ont-elles pu de nouveau présider à une période de crise mondiale à la fin des
années 1980 et dans les années 1990 ? Cela illustre la mémoire courte des
théoriciens de l'économie.
Karl Marx avait
vu juste en prédisant une concentration croissante du capital, rendant absurde
l'expression même de "concurrence parfaite".
L'effet politique
le plus sinistre de la Grande Crise fut la victoire de régimes nationalistes,
et belliqueux au Japon (1931) puis en Allemagne (1933), qui devait déboucher
sur la Seconde Guerre mondiale.
Dans le même
temps, la stratégie du mouvement communiste international fut suicidaire : il
décida que son pire ennemi était le mouvement des partis socio-démocrates. La
gauche européenne connut globalement un déclin sensible. L'Amérique du Nord
glissait au contraire à gauche, avec Franklin Roosevelt, qui lançait le New
Deal. Dans l'immense secteur colonial du monde, le marasme se solda par un net
regain d'activité anti-impérialiste, en raison de l'effondrement des prix des
produits de base dont dépendaient les économies coloniales, et aussi parce que
la métropole protégea son agriculture et ses emplois, sans se soucier des
conséquences sur les colonies.
La Grande crise
ruina tout espoir de restaurer l'économie et la société du long XIXème siècle.
Le libéralisme à l'ancienne était mort ou semblait condamné. Trois options se
disputaient maintenant l'hégémonie politique et culturelle : le communisme
marxiste; un capitalisme réformé par une liaison permanente avec la
social-démocratie (après la seconde
guerre mondiale, c'est cette option qui se révéla la plus efficace); et le
fascisme (qui, en Allemagne, se nourrit de deux courants : d' une tradition
intellectuelle hostile aux libéralisme économique, et d'un gouvernement résolu
à lutter contre le chômage).
La chute du
libéralisme
De tous les faits
marquants de l'Ere des catastrophes, ce qui a le plus traumatisé les survivants
du XIXème siècle, c'est peut-être l'effondrement des valeurs : attachement au
régime constitutionnel dans le cadre d'assemblées de représentants librement
élus, garants de l'Etat de droit; liberté d'expression, de publication, de
réunion; confiance en la raison, le débat public, l'éducation, la science.
Avant 1914, seules avaient défié ces valeurs des forces traditionalistes comme
l'Eglise catholique. Et lorsque le libéralisme s'effondra, l'Eglise, à de rares
exceptions près, se réjouit de sa chute.
La Russie
soviétique exceptée, tous les régimes issus de la Première Guerre mondiale
étaient des régimes parlementaires, élus et représentatifs, même en Turquie.
Mais le libéralisme politique, attaqué par la droite, connut ensuite un recul
général tout au long de l' Ere des catastrophes.
Les forces qui
ont renversé les régimes libéraux et démocratiques étaient de trois sortes: des
chefs sans programme idéologique particulier, autre que l'anticommunisme et les
préjugés traditionnels de leur classe (en Hongrie, en Finlande, en Pologne,
dans la nouvelle Yougoslavie, en Espagne avec Franco) ; les tenants d' un
"étatisme organique", remplaçant la démocratie libérale par la
représentation des groupes d'intérêt économiques et professionnels (le Portugal
de Salazar, l'Autriche entre 1934 et 1938); et enfin les mouvements qui
méritent vraiment l'appellation de fascistes (en Italie avec Mussolini, en
Allemagne avec Hitler), dont la spécificité était de mobiliser les masses, en
appelant à une transformation totale de la société, au nom de valeurs
traditionnelles parfois réinventées (et en particulier la "pureté de la
race").
La fin du XIXème
siècle avait vu naître, surtout dans les classes moyennes, la xénophobie, le
racisme et l'antisémitisme, en réaction contre l'immigration de masse et la
transformation accélérée de la société par
le capitalisme.
Au cours de la
montée du fascisme, les classes moyennes et la bourgeoisie restèrent l'épine
dorsale de ces mouvements.
L'essor de
l'extrême-droite au lendemain de la Première Guerre mondiale fut une réponse à
la puissance de la classe ouvrière en général, à la révolution d'Octobre et au
léninisme en particulier. La journée de huit heures, revendication des
agitateurs socialistes depuis 1889, fut instaurée presque partout en Europe
dans l'immédiat après-guerre.
Ce qui donna leur
chance aux mouvements extrémistes (qui existaient avant 1914), c'est
l'effondrement, au lendemain de la première guerre mondiale, des anciens
régimes, et avec eux des anciennes classes dirigeantes et de leur appareil de
pouvoir.
Une masse de
citoyens désenchantés, de puissants mouvements socialistes paraissant menacer
de fomenter la révolution sociale, une poussée de rancœur nationaliste contre
les traités de paix des années 1918-1920, telles furent les conditions dans
lesquelles d'anciennes élites dirigeantes impuissantes furent tentées de
recourir aux extrémistes, comme les libéraux italiens se tournèrent vers les
fascistes de Mussolini en 1920-1922, et les conservateurs allemands vers les
nationaux-socialistes de Hitler en 1932-1933. Sitôt au pouvoir, le fascisme
élimina tous ses rivaux, jusqu'à la dictature sans entrave d'un "chef
" suprême (en 1928 en Italie, en 1934 en Allemagne).
Le nazisme avait
pour les masses un programme qu'il accomplit en partie : congés, sport,
"voiture du peuple". Le fascisme italien est le seul régime italien
qui ait jamais réussi à éliminer la Mafia sicilienne et la Camorra napolitaine.
Contrairement à
ce qui fut souvent dit par la suite, le fascisme ne fut pas "l'expression
des intérêts du capital monopoliste". Le grand capital s'accommode en
effet de tout régime qui ne cherche pas à l'exproprier. En revanche, il
collabora de tout cœur, au point d'employer une main d'œuvre servile et la
population des camps d'extermination au cours de la Seconde Guerre mondiale.
Et, naturellement, petites et grandes entreprises profitèrent de
l'expropriation de Juifs. En outre, de leur point de vue, le fascisme
présentait de grands avantages : il élimina la révolution sociale de gauche; il
élimina les syndicats; il permit aux plus riches de s'enrichir (la part des 5% les plus riches progressa de 15 %
entre 1929 et 1941); il excella à moderniser les économies industrielles.
Sans la Grande
Crise, et s'il n'avait porté au pouvoir un mouvement de ce genre dans un Etat
de la taille et du potentiel économique et militaire de l'Allemagne, le
fascisme n'aurait pas pris une telle importance dans l'histoire universelle. La
prise de pouvoir en Allemagne par Hitler parut transformer le fascisme en un
puissant courant politique mondial. Une décennie durant, la vie politique
internationale allait être dominée par les succès de la politique
d'expansionnisme agressif de l'Allemagne et de l' Italie, renforcée par celle
du Japon.
Le fascisme
trouva un écho dans la droite politique en Europe, mais aussi auprès des Arabes
qui résistaient à la colonisation juive de la Palestine, de certains Hindous de
la caste supérieure (comme les extrémistes cinghalais du Sri Lanka moderne),
des militants Boers en Afrique australe, des Japonais convaincus de leur
supériorité raciale, et surtout en Amérique latine (cependant, alors que les
régimes fascistes européens détruisirent les mouvements ouvriers, les chefs
latino-américains qu'ils inspirèrent en créèrent).
Pourquoi le
libéralisme a-t-il reculé entre les deux guerres, même dans des Etats qui
n'acceptaient pas le fascisme ? Les
systèmes démocratiques ne sauraient fonctionner sans un consensus de base de la
grande majorité des citoyens sur l'acceptabilité de leur Etat et de leur système
social, ce que la prospérité facilite grandement : ces conditions, dans la
majeure partie de l'Europe, n'étaient pas réunies entre 1918 et la seconde
guerre mondiale. Rares étaient les démocraties bien installées (jusqu'à l'aube
du XXème siècle la démocratie demeurait exceptionnelle en dehors des Etats-Unis
et de la France). Dans une ère de révolutions et de tensions sociales extrêmes,
la traduction politique de la lutte des classes s'imposait au dépens des
compromis. Les règlements de paix bâclés multiplièrent en outre la division du
corps civique en termes exclusivement ethnico-nationaux ou religieux (Bosnie,
Ulster, Somalie).
Dans ces
circonstances, on comprend sans mal que la démocratie parlementaire dans les
Etats successeurs des anciens Empires, comme dans la majeure partie du monde
méditerranéen et en Amérique latine, ait été une plante fragile poussant sur un
sol caillouteux.
Il se pourrait
bien, hélas, que le monde entre de nouveau dans une période où les avantages de
la démocratie politique ne paraîtront plus aussi évidents qu'entre 1950 et
1990.
Contre
l'ennemi commun
De 1935 à 1945,
les Etats-Unis et l'URSS firent cause commune contre l'Allemagne, parce qu'ils
y voyaient un danger plus grand que celui que les deux pays pouvaient représenter
l'un pour l'autre.
C'est que
l'Allemagne était devenue un Etat dont l'idéologie déterminait la politique et
les ambitions, une puissance fasciste. La politique de l'Occident se comprend
comme une guerre civile idéologique à l'échelle internationale. Et les lignes
cruciales, dans cette guerre civile, passaient entre, d'une part, les descendants des Lumières du XVIIIème siècle et
des grandes révolutions (dont la révolution russe), et d'autre part leurs
adversaires. Guerre civile, parce que les lignes de partage entre forces pro et
forces antifascistes divisaient chaque société. Jamais le patriotisme, au sens
de loyauté automatique envers le gouvernement national des citoyens, n'a moins
compté.
Ce qui lia toutes
ces divisions civiles nationales en une seule guerre mondiale, c'est la marche
vers la conquête et la guerre d'une coalition d'Etats : l' Allemagne, l'Italie
et le Japon (comme on l'a vu ci-dessus, l'âge de la guerre totale).
A un moment ou à
un autre, tous les grands acteurs du jeu international avaient cherché en vain
la conciliation. La faiblesse de plus en plus spectaculaire des Etats libéraux
et démocratiques, leur incapacité à agir, confortèrent le camp fasciste. Les
accords de Munich, en 1938, par lesquels la France et la Grande Bretagne prenaient
acte de l'annexion d'une partie de la Tchécoslovaquie par l' Allemagne, furent
une illustration parfaite de ce mélange d'agression d'un côté et de peur de
l'autre.
Dans les dix-huit
mois qui suivirent l'accession de Hitler au pouvoir, l'Internationale
communiste se fit la championne de l'unité antifasciste. La France et l'Espagne
virent se former des "fronts populaires", qui obtinrent en 1936 des victoires électorales
spectaculaires. Cependant, l'antifascisme mobilisa des minorités (parmi lesquels les intellectuels: le
racisme nazi se solda par l'exode massif de savants juifs) plus facilement que
des majorités. C'est la peur de se retrouver seul face à Hitler qui finit par conduire Staline au pacte
germano-soviétique d'août 1939 (qui stupéfia l'opinion publique occidentale).
Plusieurs pays de l'Europe de l'Est, qui avaient acquis des territoires russes
après 1917, et bien qu'hostiles à l'Allemagne, résistèrent à toute alliance
anti-allemande, qui aurait eu pour effet de ramener les forces russes sur leurs
terres. Et surtout, ce qui affaiblit la détermination des démocraties
européennes, de la France et de la Grande Bretagne, ce fut surtout le souvenir
de la Première Guerre mondiale: plus jamais ça!
En février 1936,
en Espagne, un "front populaire " remporta les élections. Des
généraux tentèrent un coup d'état en juillet 1936,mais se heurtèrent à la
résistance farouche de la population. Le coup d'état déboucha sur une guerre
civile dans toute l'Espagne. L'opinion antifasciste apporta son soutien à la République,
à la différence des gouvernements (le gouvernement conservateur britannique
était hostile, le gouvernement français de Front populaire se résigna à la
"non-intervention" en raison de ses divisions internes), sauf les
Russes qui envoyèrent des hommes et du matériel. 40 000 jeunes étrangers de
plus de 50 nations allèrent soutenir, les armes à la main, la république
espagnole (parmi
lesquels André Malraux, note JPA). Cette guerre
s'acheva par une défaite totale, plusieurs centaines de milliers de morts,
plusieurs centaines de milliers de réfugiés.
Et pourtant, la
guerre d'Espagne prépara la configuration des forces qui, quelques années après
la victoire de Franco, devait abattre le fascisme: cette alliance allant des
patriotes conservateurs aux socialistes-révolutionnaires. Pour les mouvements
de résistance des pays vaincus et occupés par les puissances de l'Axe, la
libération était indissociable d'une révolution sociale.
L'histoire des
mouvements de résistance en Europe est largement mythologique, étant donné que
la légitimité des gouvernements d'après-guerre (et tout particulièrement en
France) devait reposer essentiellement sur leur activité dans la Résistance. Le
poids militaire des mouvements de résistance resta négligeable avant que
l'Italie ne se retirât de la guerre en 1943, sauf peut-être dans certaines
régions des Balkans. Les communistes se lancèrent à fond dans la résistance, et
leur forme d'organisation les y préparait efficacement. En France, les réfugiés
de la guerre civile espagnole formèrent le gros des partisans en armes dans le
Sud-Ouest. Le PCF, qui paya sa participation à la résistance d'un lourd tribut
(15 000 militants exécutés) séduisit nombre d'intellectuels.
Les communistes
ne cherchèrent pas à instaurer des régimes révolutionnaires (sauf, mais là
contre l'avis de Staline, en Yougoslavie, en Albanie, puis en Chine). Staline
rêvait en effet d'un partenariat américano-soviétique après la guerre. De fait,
la division d'une bonne partie de la planète en deux zones d'influence négociées
en 1944-1945 resta stable, pendant plus de trente ans.
Cependant, pour
la majeure partie de l'Asie, de l'Afrique et du monde islamique, l'ennemi, ce
n'était pas tant le fascisme que l' "impérialisme" ou le
"colonialisme", et les puissances impérialistes étaient les
démocraties libérales. Si
l'anti-impérialisme et la mobilisation antifasciste mondiale finirent
par converger, à la fin de la guerre, c'est que la gauche occidentale fut la
pépinière de la théorie et de la politique anti-impérialistes, et que les
mouvements de libération trouvèrent essentiellement des soutiens dans la gauche
internationale, et surtout du côté de l'URSS.
En tout état de
cause, l'effet net de douze années de nazisme fut que de larges parties de
l'Europe se trouvèrent désormais à la merci du bolchevisme. Le fascisme se
désagrégea comme une motte de terre dans la rivière, et disparut pratiquement
de la scène politique.
Si hétérogène
qu'il fût , l'antifascisme réussit à regrouper un extraordinaire éventail de
forces. Elles avaient en commun les valeurs et les aspirations des Lumières :
le progrès par l'application de la raison et de la science, l'éducation et le
gouvernement populaires; le refus des inégalités liées à la naissance;
l'égalité des droits pour toutes les races et pour les deux sexes; la laïcité.
Après 1945, tous les Etats rejetaient la suprématie du marché et croyaient à la
gestion et à la planification active de l'économie par l'Etat. En un temps de
théologie économique néolibérale, on a peine à le croire, mais, entre le début
des années 1940 et les années 1970, les champions les plus prestigieux , et
jadis influents, de la liberté totale des marchés (par exemple Friedrich von
Hayek) se considéraient comme des prophètes clamant dans le désert, tâchant
vainement d'avertir le capitalisme occidental qu'il s'engageait sur la
"route de la servitude" (Hayek, 1944). En réalité, il s'engageait
dans une ère de miracles économiques.
Mais du jour où
il n'y eut plus de fascisme contre lequel s'unir, le capitalisme et le communisme
se retrouvèrent prêts à s'affronter comme des ennemis mortels.
Les arts,
1914-1945
En 1914, presque
tout ce qui peut trouver refuge sous le nom vague du "modernisme"
était déjà en place: cubisme, expressionnisme, abstraction pure en peinture,
fonctionnalisme en architecture, abandon de la tonalité en musique, rupture
avec la tradition en littérature.
Les seules
innovations ont été le dadaïsme, qui se fondit dans le surréalisme, et le
constructivisme, d'origine soviétique. Mais l'avant-garde resta coupée des
goûts et des préoccupations de la masse.
Le cinéma fut
coopté par l'avant-garde au cours de la Première Guerre mondiale (Chaplin,
Eisenstein, René Clair, Jean Renoir, Marcel Carné, Fritz Lang), de même que le
jazz.
En littérature,
les convictions réactionnaires étaient assez répandues en Europe occidentale
(TS Eliot, DH Lawrence, L-F Céline).
Le reportage et
l'appareil photographique connurent après 1914 un âge d'or. A la fin des années
30, alors que le monde s'enfonçait dans la crise, jamais les spectateurs ne
furent aussi nombreux à se rendre au cinéma. A la veille de la Seconde Guerre
mondiale, Hollywood produisait presque autant de films que le reste du monde
réuni.
Le roman policier
connut une croissance explosive.
Entre 1920 et
1950, il se vendait dans un pays développé "type" entre 300 et 350
journaux pour 1000 habitants (plus, en Scandinavie et en Australie, et jusqu'à
600 pour la Grande Bretagne).
La radio se
répandit (Etats-Unis : 40 millions de foyers en 1950, Scandinavie,
Nouvelle Zélande, Grande Bretagne).
Le disque devint
courant dans l'entre-deux-guerres.
Le tango argentin
ne fut jamais aussi présent que dans les années 1920 et 1930.
Le football
devint un sport mondial.
La fin des
empires
Au cours du
XIXème siècle, une poignée de pays - pour l'essentiel situés en bordure de
l'Atlantique Nord - conquirent le reste du monde non européen avec une ridicule
facilité. Le capitalisme et la société bourgeoise transformèrent et dirigèrent
le monde.
Quels qu'aient pu
être l'économie, la richesse, les cultures et les systèmes politiques des pays
avant qu'ils ne fussent à la portée de la pieuvre nord-atlantique, tous furent
aspirés par le marché mondial, sauf à être jugés économiquement inintéressants
par les hommes d'affaires et les gouvernements occidentaux. Pour le marché
mondial, leur valeur était essentiellement celle de fournisseurs de produits de
base, et de débouchés pour les capitaux du nord en quête d'investissements. Le
monde dépendant n'était pas pour les industriels un marché d'exportation
particulièrement rémunérateur.
On s'étonne de
voir le nombre réduit d'industries laissé par le capitalisme du monde développé
avant les années 1970. En 1960, les vieux centres industriels d'Europe
occidentale et d'Amérique du Nord assuraient encore plus de 70 % de la
production mondiale brute et près de 80 % de la production industrielle. En
1960, l'industrie japonaise assurait encore à peine 4 % de la production
industrielle mondiale. Il fallut attendre les années 1970 pour que les
économistes se mettent à écrire des livres sur la "nouvelle division
internationale du travail", c'est-à-dire le début de la
désindustrialisation des anciens centres.
Sauf dans
quelques pays héritiers d'une longue histoire en tant qu'entités politiques (la
Chine, l'Iran, la Turquie), la notion d'entité politique permanente, avec des
frontières fixes la distinguant d'autres unités semblables, et soumises à une
autorité permanente unique (c'est-à-dire l'idée d'Etat souverain et indépendant
qui nous parait aller de soi), n'avait aucun sens pour la population. Le monde
post-colonial est donc presque
entièrement divisé par les frontières de l'impérialisme.
L'histoire des
auteurs des transformations du tiers-monde au cours du XXème siècle est celle d'élites minoritaires, parfois minuscules, car seule
une couche infime possédait les connaissances requises, ou même les bases les
plus élémentaires. Avant l'indépendance, plus de 90 % de la population du
sous-continent indien était analphabète.
Or, les habitants
du tiers-monde qui supportaient le plus mal les Occidentaux (parce qu'ils ne
voulaient pas d'un changement de mode de vie dont ils pensaient, non sans
raison, qu'il ne ferait qu'empirer les choses) étaient hostiles à la conviction
justifiée des élites que la modernisation était indispensable. cette situation
rendait difficile la constitution d'un front commun contre les impérialistes.
Gandhi réussit à
mobiliser les villages de l'Inde en lançant un appel au nationalisme et à la
spiritualité hindoue, sans briser le front commun avec les modernisateurs.
Les vrais
révolutionnaires du monde islamique étaient des modernisateurs laïques, comme
Kemlal Atatürk, en Turquie, qui remplaça l'écriture arabe par l'alphabet
romain, et brisa les liens entre l'Islam, l'Etat et la Loi.
En 1914, l'empire
britannique avait déjà du accorder l'autonomie interne aux colonies de
peuplement blanc massif (Canada, Australie, Nouvelle Zélande, Afrique du Sud)
et il s'était engagé à donner l'autonomie à l'Irlande.
La Première
Guerre mondiale ébranla l'édifice du colonialisme mondial au point de détruire
l'empire allemand et l'empire ottoman, dont les Britanniques et les Français se
partagèrent les dépouilles, et de retirer à la Russie (qui devait les retrouver
au bout de quelques années) ses anciennes possessions.
En 1921, la
Grande Bretagne fut contrainte d'accorder à l'Irlande (sauf l'Ulster) son
indépendance, et à transformer en 1922 son protectorat en Egypte en un Etat
semi-indépendant sous contrôle britannique(colonie britannique), formule
qu'elle adopta pour diriger l'Irak et la Transjordanie qu'elle reprit de
l'Empire turc (elle administra cependant directement la Palestine, elle aussi
reprise de l'Empire turc).
Gandhi lança un
appel à la désobéissance de masse en Inde, qui devint par intermittence ingouvernable.
Gandhi arrêta sa campagne en 1922, mais au lendemain de la Deuxième guerre
mondiale, les britanniques ne résistèrent pas à la décolonisation, la position
leur étant devenue intenable.
Au Maroc, Abd el
Krim proclama une république du Rif (colonie espagnole) , mais fut battu en
1926 avec l'aide de la France.
La Grande Crise
de 1929-1933 ébranla l'ensemble du monde dépendant. Les prix des produits
primaires connurent une chute encore plus spectaculaire que ceux des produits
manufacturés achetés en Occident. Pour la première fois le colonialisme devint
inacceptable même pour ceux qui en avaient jusque là bénéficié. La Crise
établit donc des contacts entre les minorités politisées et les gens
ordinaires. En Inde le parti du Congrès connut un triomphe électoral, des
mouvements politiques sérieux se formèrent en Afrique du nord française et en
Indochine. Une vague de grèves envahit l'Afrique des années 1935-1940.
La Deuxième
Guerre mondiale fut aussi une guerre anti-impérialiste. Jusqu'en 1943;, les grands
empires coloniaux se trouvaient dans le camp des perdants. Les Japonais
investirent toutes les colonies occidentales du Sud-Est asiatique et du
Pacifique occidental. La preuve était faite que les hommes blancs et les Etats
pouvaient essuyer une défaite honteuse.
Aussi, après la
Deuxième Guerre mondiale, les systèmes coloniaux se défirent : la Syrie et le
Liban, autrefois français, en 1945; la Birmanie, Ceylan, Israël, l'Indonésie en
1948.
La décolonisation
ne se heurta à une résistance sérieuse des "impérialistes" qu'en
Indochine française (au VietNam dont les Français durent se retirer en 1954,
mais où les Etats-Unis soutinrent ensuite au Sud un gouvernement fantoche,
jusqu'en 1975, où ils durent capituler, après avoir largué plus d'explosifs que
n'en avaient été utilisés dans toute la Seconde Guerre mondiale; au Cambodge et
au Laos), et en Algérie (1954-1962,
années pendant lesquelles un pays qui se prétendait civilisé institutionnalisa
la torture ).
Avant d'accorder
l'indépendance à l'Inde, la Grande Bretagne avait attisé la rivalité entre
hindous et musulmans: il en résulta la partition en deux Etats, l'Inde et le
Pakistan en 1947.
En 1965, la
colonie blanche de Rhodésie du Sud se proclama indépendante de la grande
Bretagne. Le Kenya connut une guerre de guerilla (1952-1956), le Congo belge
sombra dans l'anarchie et la guerre civile. Presque toutes les colonies
britanniques, belges et et françaises
d'Afrique furent abandonnées dans les années 1960-1962, seules
résistèrent au courant le Portugal et les Etats de colons indépendants.
L'âge d'or
Guerre
froide
La guerre froide
entre les deux camps des Etats-Unis et de l'URSS a totalement dominé la scène
internationale pendant les 45 années qui suivirent la Deuxième Guerre mondiale.
Des générations entières ont grandi à l'ombre de batailles nucléaires qui,
croyait -on généralement, pouvaient éclater à tout moment et dévaster
l'humanité.
Objectivement, il
n'existait pas de danger imminent, les gouvernements des deux superpuissances
acceptaient la distribution mondiale des zones d'influence, tracées en Europe
entre 1943 et 1945 dans le cadre d'accords Roosevelt-Churchill-Staline. Les
Etats-Unis décidèrent unilatéralement d'occuper le Japon. L'orientation future
des Etats post-coloniaux était loin d'être claire, et c'est la zone où les deux
superpuissances continuèrent à se disputer soutien et influence. Dans leur
majorité, ils devinrent anticommunistes dans leur politique intérieure, et
"non-alignés" dans leur politique étrangère.
Alors que l'URSS
n'était pas très pressée de voir les communistes prendre le pouvoir en Chine,
c'est ce qui se passa cependant.
Les deux camps se
trouvèrent engagés dans une folle course aux armements qui conduisait à la
destruction mutuelle.
Si un acteur
introduisit l'esprit de croisade dans la confrontation internationale, c'est
bien les Etats-Unis.
Les puissances
nucléaires se trouvèrent engagées (mais pas les unes contre les autres) dans
trois grandes guerres: en Corée en 1950, au Viet-Nam, et en 1988 en
Afghanistan.
Les gouvernements
d'union nationale antifascistes qui avaient fait sortir l'Europe de la guerre
éclatèrent dans les années 1947-1948 en régimes pro-communistes et
anticommunistes homogènes. A l'Ouest, les communistes disparurent des
gouvernements pour devenir des parias politiques. L'URSS élimina les
non-communistes des "démocraties populaires". La Yougoslavie de Tito
rompit avec Moscou en 1948, sans pour autant rejoindre l'autre camp.
L' un des effets
de la guerre froide fut que l'Europe créa la "Communauté européenne".
La prédominance
économique américaine s'affaiblit peu à peu, le poids de l'économie mondiale se
déplaçait des Etats-Unis vers l'Europe et le Japon, que Washington estimait
avoir sauvé et reconstruits (plan Marshall de 1947). Les Etats-Unis firent
massivement appel au déficit budgétaire pour financer les énormes coûts de
leurs activités militaires, notamment au Viêt-Nam. La convertibilité du dollar
en or dut être abandonnée en 1971.
Lorsque la guerre
froide prit fin, il restait si peu de choses de l'hégémonie économique
américaine que les ressources du pays ne suffisaient plus même à financer son
hégémonie militaire: la guerre du Golfe contre l'Irak fut financée par les pays
qui soutenaient Washington.
Au début des
années 1960, la guerre froide sembla se relâcher, on parla de détente, un
"téléphone rouge" fut installé entre la Maison Blanche et le Kremlin.
Mais au milieu
des années 1970, le monde entra dans ce qu'on a appelé la deuxième guerre
froide. Celle-ci coïncida avec un changement majeur de l'économie mondiale, le
début, en 1973, d'une période de crise. Au départ, ce changement ne fut guère
remarqué, hormis la hausse soudaine des prix de l'énergie provoqué par le coup
de force de l'OPEP, le cartel des pays producteurs de pétrole (signe parmi
d'autres d'un affaiblissement de la domination mondiale des Etats-Unis).
Deux phénomènes
parurent modifier l'équilibre des superpuissances : d'une part la défaite des
Etats-Unis au Viet-nam, et la guerre du Yom Kippour, en 1973, entre Israël,
soutenu par les Etats-Unis, et l'Egypte et la Syrie, au cours de laquelle les
alliés européens refusèrent de laisser les Américains utiliser les bases
aériennes dont ils disposaient sur leur territoire; et d'autre part une
nouvelle vague de révolutions qui balaya une bonne partie du globe, en Afrique,
en Asie et même en Amérique: l'empire africain du Portugal s'effondra et passa sous la coupe des communistes,
l'empereur d'Ethiopie était renversé, le Schah d'Iran tombait. Les Soviétiques
s'étaient lancé dans un programme d'armements qui devait les mettre au bord de
la faillite.
Des gouvernements
issus de la droite idéologique, attachés à une forme extrême d'égoïsme
économique et de laisser-faire, accédèrent au pouvoir autour de 1980, les plus
en vue étant Ronald Reagan aux Etats-Unis et Margaret Thatcher en Grande-
Bretagne. Ils menèrent campagne contre
l' "Empire du Mal" à l'étranger, croyant à tort que l'URSS était en
pleine offensive mondiale.
La guerre froide
prit fin au sommet de Reykjavik (1986), lorsque Reagan découvrit que le nouveau
secrétaire général du Parti communiste de l'Union soviétique, Mikhaïl
Gorbatchev, reconnaissait la sinistre absurdité de la course aux armements (qui
représentait 25 % de la production soviétique, contre les 7 % du titanesque PIB
américain).
Mais en
définitive, ce n'est pas l'affrontement, mais la détente ( l'interaction de
l'économie de type soviétique avec l'économie mondiale capitaliste à partir des
années 1960), qui eut raison de l'URSS et finit par provoquer son naufrage.
La guerre froide
avait entièrement éclipsé tous les conflits et rivalités (sauf un) qui avaient
façonné la vie politique mondiale avant la Seconde Guerre mondiale. Elle avait
gelé la situation internationale, et stabilisé un état des choses
fondamentalement mouvant et provisoire (y compris l'existence de petits Etats, par exemple dans le Golfe Persique).
Et elle avait inondé le monde d'armes (ce qui explique en particulier la
persistance de guérillas en Angola, en Ethiopie, en Afghanistan.
Les conséquences
économiques et politiques de l'effondrement de l' Union soviétique et de
l'Europe de l'Est étaient plus dramatiques encore que les difficultés de
l'Europe de l'Ouest après la seconde Guerre mondiale, mais personne n'y perçut
une urgence globale nécessitant une action immédiate et massive, analogue au
plan Marshall de 1947.
On voyait bien
qu'une époque était finie, mais l'incertitude la plus extrême régnait sur la
nature et les perspectives de la nouvelle.
L'âge d'or
Ce n'est qu'une
fois le grand boom terminé, dans le trouble des années 1970, que des
observateurs (d'abord, des économistes) commencèrent à se rendre compte que le
monde capitaliste développé avait parcouru une phase exceptionnelle de son
histoire.
Ceci ne pouvait
être perçu par les Etats-Unis. Pour eux, cette période ne faisait que prolonger
l'expansion des années de guerre: le pays n'avait souffert aucun dommage, son
PNB avait augmenté des deux tiers, et à la fin du conflit le pays assurait près
des deux tiers de la production industrielle mondiale. En outre entre 1950 et 1973, sa croissance fut plus
lente que celle de tous les autres Etats industriels.
Les pays
européens (sauf l' Allemagne) retrouvèrent en 1950 leur niveau de vie d'avant
la guerre. L'arme secrète d'une société d'abondance populaire, à savoir le plein emploi, se généralisa dans les années 1960, avec un taux de
chômage moyen de 1,5 % en Europe
occidentale. Le cercle des économies industrielles capitalistes avancées,
l'OCDE (organisation de coopération et de développement économique) ne cessa,
au fil des années 1960, de réviser à la hausse ses prévisions de croissance: au
début des années 1970, elle était censée dépasser, "à moyen
terme", les 5 %. Il n'en fut rien.
Dans les années
1950, la poussée économique semblait tout à fait mondiale et indépendante des
régimes en place. Dans un premier temps, il sembla même que le camp socialiste
eût l'avantage. Dans les années 1960, il apparut cependant clairement que
c'était le capitalisme qui menait la course.
La croissance
concernait également le monde sous-développé: le nombre des Africains, des
Asiatiques de l'Est et du Sud a plus que doublé entre 1950 et 1980, et celui
des Latino-Américains a augmenté encore plus vite; l'espérance de vie s'allongea en moyenne de 17 ans entre la fin
des années 1930 et la fin des années 1960, la production alimentaire totale
augmenta plus vite dans le monde pauvre que dans le monde développé. A partir
des années 1970, des écarts importants se creusèrent entre les différentes
parties du monde pauvre. Dans les années 1980, la production alimentaire par
personne du monde pauvre ne devait plus croître hors de l'Asie du Sud et de
l'Est, certaines régions continuèrent à régresser, notamment l' Afrique,
l'Amérique centrale et le Proche Orient.
Pendant ce temps,
le monde développé souffrait d'un excédent alimentaire dont il ne savait que
faire. Il décida de ralentir fortement sa croissance, et la communauté
européenne écoula à perte ses "montagnes de beurre " et ses
"lacs de lait" en vendant moins cher que les producteurs des pays
pauvres.
La production
mondiale de produits manufacturés quadrupla entre le début des années 1950 et
le début des années 1970, le commerce mondial de produits manufacturés décupla.
Pour les céréales, le rendement par hectare doubla presque entre 1950 et 1980.
Personne ne
s'inquiétait des conséquences sur l'environnement (par exemple, augmentation de
près de 1% par an de la concentration
de CO2 dans l'air).
La consommation
d'énergie monta en flèche (multipliée par 3 aux Etats-Unis entre 1950 et 1973,
le prix de l'énergie étant ridiculement bon marché, 2$ le baril de pétrole
saoudien entre 1950et 1973). L'épuisement potentiel de combustibles fossiles
avait préoccupé les spécialistes de prospective depuis le milieu du XIXème
siècle, mais de nouvelles sources étaient découvertes plus vite qu'on ne
pouvait les utiliser.
L'explosion
économique fut d'abord perçue comme une mondialisation de la situation des
Etats-Unis d'avant 1945: généralisation de l'automobile (et le mode de
production de Henry Ford se propagea à travers le monde, et à d'autres formes
de production, du logement au fast food - Mc Donald), du réfrigérateur, de la
machine à laver et du téléphone. Il était désormais possible au citoyen moyen
des pays riches de vivre comme seuls les riches vivaient au temps de leurs
parents- sauf que la mécanisation avait remplacé les domestiques. La révolution
technique créa des produits nouveaux : plastiques, nylon, télévision,
magnétophone, transistors, ordinateurs, disques, photo, médicaments. Elle
transforma la vie dans le monde riche, mais aussi dans une moindre mesure dans
le monde pauvre (radio, sandales en plastique. La "recherche-développement
" devint un élément central de la croissance économique (ce qui a
contribué à renforcer les "économies de marché" sur les autres ). Les
technologies nouvelles ont eu pour effet d'économiser de la main d'œuvre, voire
de la remplacer. Les hommes devenaient de moins en moins nécessaires, si ce
n'est comme consommateurs. Cependant, la dynamique et le rythme de la poussée
économique a été tel que, l'espace
d'une génération, le phénomène n'a pas été évident (la classe ouvrière
industrielle a maintenu, voire accru, ses effectifs dans la population active).
Il n'est pas
d'explications réellement satisfaisante de ce "Grand Bond en Avant"
de l'économie capitaliste mondiale. Il ne se résumait pas au rattrapage des
Etats-Unis.
Il y eut
l'émergence d' une "économie mixte" qui permit aux Etats de planifier
et de gérer plus facilement la modernisation économique et augmenta aussi
considérablement la demande. L'attachement des gouvernements au plein emploi et
à la réduction des inégalités sociales assura un marché de masse pour des
produits de luxe désormais considérés comme de première nécessité. Dans les années
1930, même dans un pays riche comme les Etats-Unis, l'alimentation représentait
encore un tiers des dépenses des ménages; au début des années 1980, cette part
était tombée à 13 % seulement.
Par ailleurs, la
division internationale du travail devint de plus en plus élaborée et
sophistiquée, dans un premier temps largement confinée aux pays du camp
américain. Le noyau dur des pays capitalistes occidentaux commerçait avec le
monde outre-mer, se procurant matières premières et denrées alimentaires à
meilleur prix. Mais la véritable explosion a été celle du commerce des produits
industriels.
Les principales
innovations qui commencèrent à changer le monde presque sitôt après la guerre
furent peut-être chimiques et pharmaceutiques. Leur impact sur la démographie
du tiers-monde fut immédiat. La révolution sexuelle occidentale des années 1960
et 1970 fut rendue possible par les antibiotiques, qui semblèrent éliminer les
grands risques de la promiscuité sexuelle en permettant de soigner aisément les
maladies vénériennes. De même , c'est dans les années 1960 que se généralisa la
pilule contraceptive.
Mais la
principale explication du grand bond en avant semble être le mariage entre le
libéralisme économique et la démocratie sociale, avec de larges emprunts à
l'URSS, qui avait la première introduit l'idée de planification économique.
C'est bien pourquoi la réaction des
théologiens du marché fut si vive dans les années 1970 et 1980, lorsque la
réussite économique cessa de protéger les politiques fondées sur ce mariage.
Des hommes comme l'économiste autrichien Friedrich von Hayek (1899-1992)
n'avaient jamais voulu reconnaître que les activités économiques qui
interféraient avec le laisser-faire donnaient des résultats; ils n'étaient au
contraire jamais à court d'arguments
subtils pour dire que ça ne pouvait pas fonctionner. Ils continuèrent donc à
condamner les politiques qui firent de l' Age d'or un âge d'or, mais entre les
années 1940 et 1970, nul ne prêta attention à ces Vieux Croyants.
Si le capitalisme
avait ainsi été réformé, c'est que les dirigeants avaient tiré les leçons du
grand Marasme: ils ne voulaient pas laisser s'effondrer le système commercial
et financier mondial, et le monde se fragmenter en économies nationales ou en
empires autarciques; ils acceptaient le rôle central de l'économie américaine
et du dollar; ils voulaient encadrer le marché par la planification publique et
la gestion de l'économie; ils ne voulaient pas laisser le chômage prendre de
nouveau un caractère massif.
La propriété et
la gestion publique des industries avaient été largement étendues dans les pays
occidentaux après 1945. L'avenir était à l' "économie mixte". Après
tout, c'est ainsi que la Grande-Bretagne et même les Etats-Unis avaient géré
leurs économies de guerre.
Lorsque le modèle
initial des Nations Unies s'effondra avec la guerre froide, les deux
institutions internationales mises en place dans le cadre des accords de
Bretton Woods (1944) furent de facto subordonnées à la politique américaine: la
Banque mondiale (BIRD, banque internationale pour la reconstruction et le
développement) et le Fonds monétaire international (FMI). Le projet
d'organisation du commerce international accoucha de l'Accord général sur les
tarifs douaniers et le commerce (GATT), structure visant à réduire les
barrières douanières par des négociations périodiques.
La grande
expansion de l'Age d'or se nourrit de migrations intérieures (notamment l'exode
rural) et internationales (au début des années 1970, les pays européens
développés avaient accueilli près de 7,5 millions d'immigrés,; dans les
décennies qui suivirent 1973, ce phénomène devait se traduire par une forte
recrudescence de la xénophobie en Europe).
A partir des
années 1960, commença à se former une économie de plus en plus transnationale.
On vit se développer la finance offshore
: en domiciliant le siège social des entreprises dans des territoires en général tout petits et fiscalement
généreux, les entrepreneurs évitaient les impôts et autres contraintes de leurs
pays d'origine. On vit des flux de capitaux colossaux se déplacer d'un pays à l'autre en quête de profits rapides
(eurodollars, pétrodollars). En 1984, le chiffre d'affaires des 200 plus
grandes entreprises du monde (non socialiste) équivalait à 26 % du PNB de cette
partie du monde (85 % des 200 géants étaient basés aux Etats-Unis). L'industrie
commença à quitter les zones à coûts élevés pour les sites à main d'œuvre bon
marché. Pour les multinationales géantes, le monde le plus commode est un monde
sans Etats.
Les premiers
Etats-providence (au sens où les dépenses sociales -maintien des revenus, soins
de santé, éducation- représentent la plus grosse part des dépenses publiques)
apparurent autour de 1970.
1973 marqua la
fin de l' Age d'or. Celui-ci avait accompli la révolution des affaires humaines
la plus spectaculaire, rapide et profonde de toute l'histoire.
La
révolution sociale, 1945-1990
Pour 80% de
l'humanité, le Moyen Age s'arrêta subitement dans les années 1950. Mieux
encore, on eu le sentiment qu'il
était fini dans les années 1960.
Le changement le
plus spectaculaire et le plus lourd de conséquences de la seconde moitié de ce
siècle, celui qui nous coupe à jamais du monde passé, c'est la mort de la
paysannerie. Depuis le néolithique, la plupart des êtres humains avait vécu de
la terre et du bétail ou de la pêche. Au début des années 1980, moins de 3
Britanniques ou Belges ou Américains (des Etats-Unis) sur 100 étaient dans
l'agriculture. En Espagne et au
Portugal, par exemple, les agriculteurs , qui représentaient près de la moitié
de la population en 1950, sont tombés à 14,5% et 17,6 % trente ans plus tard.
Mais le même
phénomène a marqué les pays pauvres: en Amérique latine, dans les pays de
l'Islam occidental.
Seules trois
régions restaient dominés par leurs villages et leurs champs: l'Afrique
sub-saharienne, l'Asie du Sud-est continentale, et la Chine.
L'extraordinaire
poussée de productivité était du à la mécanisation, mais aussi à la chimie
agricole, à l'élevage sélectif, à la biotechnologie.
La population
quittait les campagnes pour les villes. Les agglomérations urbaines les plus
gigantesques se trouvent dans le tiers monde: Le Caire, Mexico, Sao Paulo,
Shanghai.
Presque aussi
spectaculaire est l'essor de l'éducation, la généralisation de
l'alphabétisation, l'explosion des effectifs universitaire. Avant la Seconde
Guerre mondiale, l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne ne comptaient que
150 000 étudiants, soit 0,1 % de leur
population. A la fin des années 1980, les étudiants se comptaient par millions,
et formaient dans bien des pays 2,5 %
voire 3 % de la population totale (y compris dans des pays comme l' Equateur
ou les Philippines. Cette masse devait peser d'un certain poids sur le plan
politique, comme on l'a vu lors de la révolte estudiantine en Europe en 1968.
Les classes
ouvrières connurent des transformations
importantes. Les industries minières et sidérurgiques déclinèrent, le textile,
l'habillement, l'industrie de la chaussure migrèrent en masse. L'automatisation
se répandit. La cohésion consciente de la classe ouvrière avait atteint son
apogée dans les pays développés plus anciens à la fin de la Seconde Guerre
mondiale. Elle fut minée par le développement du plein emploi et de la
consommation de masse ( la télévision, le téléphone, ...). Dans la
Grande-Bretagne de Mme Thatcher, alors que, avec le démantèlement de la
protection publique et syndicale, le sort des 20 % d'ouvriers du bas de
l'échelle devint pire, en comparaison du reste des ouvriers, qu'il ne l'était
un siècle auparavant, les 10 % d'ouvriers les mieux lotis se félicitaient, eux,
de l'amélioration de leur situation. Pour la première fois, les ouvriers
qualifiés comptèrent parmi les soutiens potentiels d ela droite...
En 1940, les
femmes mariées qui vivaient avec leur mari et exerçaient une activité rémunérée
formaient moins de 14 % de la population féminine totale des Etats-Unis; en
1980, elles étaient plus de la moitié. Le même mouvement affecta le monde
entier. La participation massive des femmes sur le marché du travail explique le
regain impressionnant des mouvements féministes à partir des années 1960. Il en
résulta une révolte des femmes contre les doctrines impopulaires de l'Eglise
(notamment sur le divorce et l' avortement), et une revendication pour
l'égalité des sexes.
Révolution
culturelle
On vit se
multiplier les divorces, en tout cas
dans les pays occidentaux "développés" : par exemple, le taux
de divorces a été multiplié, entre 1970 et 1985, par trois, en Belgique, en
France et aux Pays-Bas, par 2 au Danemark et en Norvège. Le nombre de personnes
isolées commença à monter en flèche, jusqu'à atteindre près de la moitié des
ménages dans de nombreuses villes occidentales. Les mêmes phénomènes
apparaissaient dans le monde en voie de "modernisation".
Culture jeune,
disques, cassettes, tourisme international.
Les jeunes
vivaient dans des sociétés coupées de leur passé, qu'elles fussent transformées
par la révolution, comme en Chine, en Yougoslavie et en Egypte; par la conquête
et l'occupation, comme l'Allemagne et le Japon; ou par la fin des colonies.
Dans la plus
grande partie du tiers-monde, c'est entre les 2/5 et la moitié des habitants
qui, dans cette moitié du siècle, avait moins de 14 ans. Fossé des générations.
Le rock sortit du
ghetto des Noirs américains désargentés pour devenir le langage universel des
jeunes, et notamment des jeunes blancs.
1965 fut la
première année où l'industrie française de l'habillement pour femmes produisit plus de pantalons que
de jupes.
Libération
personnelle et libération sociale allaient de pair, le sexe et la drogue étant
les moyens les plus évidents de briser le joug de l'Etat, le pouvoir des
parents et des voisins, de la loi et des conventions. Un immense marché de la
cocaïne se développa à partir de la fin des années 1960, ce phénomène eut pour
effet de transformer pour la première fois le crime en un immense marché
juteux.
En Occident, les
institutions les plus gravement sapées par le nouvel individualisme moral ont
été la famille et les églises traditionnelles, dont l'effondrement a été
spectaculaire dans le dernier tiers du siècle.
Le système
capitaliste s'appuyait sur des penchants qui n'avaient aucun lien avec la
poursuite de l'avantage individuel : l' "habitude du travail", la
fierté du travail accompli, la confiance mutuelle. Il pouvait fonctionner en
leur absence, mais en ce cas, il devenait étrange et problématique : c'est ce
qui se produisit au cours de la vogue des "prises de contrôle"
pirates qui balayèrent les Etats voués à l'ultra-liberté des marchés, comme les
Etats-Unis et la Grande-Bretagne des années 1980. La révolution culturelle du
troisième tiers du siècle a commencé à ronger les atouts que le capitalisme
avait reçus en héritage et à montrer combien il était difficile d e s'en
passer.
Le
tiers-monde
La décolonisation
et la révolution ont transformé de fond en comble la carte politique du globe.
L'explosion
démographique des pays pauvres (due à l'innovation médicale et pharmaceutique)
est probablement le changement le plus fondamental du Court Vingtième siècle.
Le doublement de la population mondiale entre 1950 et 1990, et le doublement
prévisible de celle de l'Afrique en moins de trente ans, sont des phénomènes
historiques sans précédent.
Une des
conséquences a été de creuser l'écart entre pays avancés et pays retardataires.
Certains pays (Inde, Chine) eurent recours à la contrainte pour imposer la
limitation des naissances.
Au sortir de la
guerre et de la colonisation, les Etats du monde pauvre adoptèrent des systèmes
politiques dérivés de leurs anciens maîtres impériaux ou de leurs conquérants:
beaucoup étaient enclins à suivre le modèle soviétique. Reste que dans les
années 1980, nombreux étaient les pays dirigés par des militaires (Algérie,
Congo, Ethiopie, , ...).
Nous sommes
tellement habitués aux coups d'Etat et aux régimes militaires dans le monde
qu'il faut rappeler que, dans son ampleur actuelle, c'est un phénomène nouveau
(sauf en Amérique latine).
Les Etats les
plus ambitieux décidèrent de s'arracher à leur arriération agraire par une
industrialisation systématique. Certains gouvernements nationalisèrent leur
production de pétrole. Mais les difficultés vinrent du manque d'experts,
d'administrateurs et de cadres économiques qualifiés et expérimentés, qui
firent échouer bien des projets de modernisation, notamment en Afrique
sub-saharienne.
Cependant,
certains pays connurent un décollage
économique (par exemple le Brésil ou le Mexique, au prix de la bureaucratie,
d'une corruption spectaculaire et de beaucoup de gaspillages) en adoptant la
voie du développement économique planifié ou parrainé par l'Etat.
Le développement
ne présentait pas d'intérêt immédiat pour la grande majorité des habitants du
tiers-monde, qui vivaient en cultivant leurs denrées alimentaires. Dans les
régions fertiles et pas trop peuplées, ce qui est le cas d'une bonne partie de
l'Afrique noire, la plupart des habitants s'en sortaient assez bien quand ils
étaient livrés à eux -mêmes, ils n'avaient nul besoin de leurs Etats. Peu de
continents entrèrent dans l'ère de l'indépendance avec de pareils atouts, mais
ils furent rapidement dilapidés. La plupart des paysans du monde asiatique
étaient beaucoup plus pauvres, parfois, comme en Inde, désespérément pauvres
depuis la nuit des temps, tandis que la pression démographique sur des terres
limitées était déjà plus forte.
Le pouvoir passa
aux mains de ceux qui avaient fait des études. Il s'ensuivit une soif de
savoir, et une massive migration du village vers la ville.
La réforme
agraire fut généralisée, sa justification reposant non pas sur la productivité,
mais sur l'égalité. Dans l'ensemble, le développement économique a eu tendance
à accroître, puis, à plus long terme, à diminuer l'inégalité dans la
répartition du revenu national, bien que le déclin économique et la croyance
théologique dans l'économie de marché aient dernièrement commencé ici et là à
renverser la tendance.
Le
"tiers-monde" a été défini par opposition au "premier monde
" des pays capitalistes développés et au "deuxième monde " des
pays communistes. Bien qu'il s'agisse d'un ensemble très disparate, tous
avaient des gouvernements qui voulaient "développer " leur pays. Les
animateurs du mouvement étaient d'anciens révolutionnaires radicaux des
colonies (Nehru, Sukarno, Nasser) et un communiste dissident (Tito, en Yougoslavie),
et se voulaient socialistes à leur manière, étant disposés à accepter l'aide de
l'URSS, mais en restant "non alignés " sur le plan diplomatique. Les
Etats-Unis recherchaient le soutien des
éléments les plus conservateurs du tiers-monde.
La confrontation
des superpuissances stabilisa les relations interétatiques, sans les maîtriser
totalement. Il y eut plusieurs guerres: Inde-Chine (1962);Inde-Pakistan (1965;
1971); Israël avec les pays arabes, à plusieurs reprises; Grèce - Turquie, à
propos de Chypre; Iran-Irak (1980-1988); Koweit, soutenu par les Etats-Unis et
Irak (1991).
L'écart entre le
monde développé (pays de l'OCDE) et le monde arriéré s'accrut. Le PNB par
personne du premier groupe était en 1970 14,5 fois plus élevé que celui du
second; en 1990, ce nombre était passé à plus de 24.
Le tiers-monde
éclata entre plusieurs groupes : les pays exportateurs de pétrole (OPEP)
devinrent extrêmement riches; une partie du tiers-monde s'industrialisa
rapidement au point de rejoindre le premier monde (on parla des NPI, nouveaux
pays industrialisés: Hong-Kong, Singapour, Taiwan, la Corée du Sud, l'Inde, le
brésil, le Mexique, et quelques autres); une partie s'enfonçait dans la misère
(beaucoup en Afrique noire).
Le
"socialisme réel"
En gros, le
secteur socialiste de la planète avait pris sa forme en 1950, il rassemblait
près d'un tiers de la population mondiale. En Europe, la fin des années 1980
devait voir l'effondrement des systèmes économiques et sociaux de cette région
en même temps que de ses régimes politiques. En Orient, les systèmes politiques
devaient se maintenir, mais la restructuration économique mise en œuvre
équivalait à une liquidation du socialisme tel qu'on l'avait compris jusque là.
Les relations de
ce secteur avec le reste de l'économie mondiale étaient des plus succinctes. il
fallut attendre les années 1970 et 1980 pour voir apparaître les signes de
l'intégration de l'économie socialiste à l'économie mondiale (ce fut alors le
commencement de la fin).
Calqué sur le
modèle soviétique, le système politique reposait sur un parti unique fortement
hiérarchisé et autoritaire, qui monopolisait la puissance étatique, gérant une
économie planifiée et obéissante.
Entre les deux
guerres, et surtout dans les années 1930, le taux de croissance de l'économie
soviétique devait dépasser celui de tous les autres pays, le Japon excepté.
Dans les 15 années qui suivirent la seconde Guerre mondiale, les économies du
"camp socialiste" enregistrèrent une croissance bien supérieure à
celle de l'Ouest, à tel point que des dirigeants soviétiques comme Nikita
Krouchtchev crut que le socialisme allait devancer le libéralisme (le Premier
ministre britannique Harold Macmillan en était lui aussi persuadé).
Pour lutter
contre la contre-révolution et l'intervention étrangère, Lénine avait, en 1918,
nationalisé toutes les industries, s'inspirant de l'économie de guerre
allemande de 1914-1918; mais il avait ensuite, en 1921, lancé (en même temps
que le Comité de planification d'Etat, le Gosplan) la nouvelle politique
économique (la NEP), qui eut pour effet de réintroduire le marché (et permit à
la production industrielle soviétique de retrouver en 1926 son niveau
d'avant-guerre). Les radicaux, comme les partisans de Trotski, souhaitaient une
rupture avec la NEP et une campagne massive d'industrialisation: telle fut la
politique finalement adoptée sous Staline.
Staline fut un
autocrate d'une férocité, d'une cruauté et d'une absence de scrupule uniques.
Dans les
circonstances de l'époque, néanmoins, toute politique de modernisation rapide
était nécessairement implacable et jusqu'à un certain point coercitive, parce
qu'il fallait l'imposer à la grande masse de la population et qu'elle n'allait
pas sans la soumettre à de sérieux sacrifices.
En l'espace de
quelques années, l'industrialisation forcée transforma l'URSS en une grande
économie industrielle capable de survivre et de gagner la guerre contre
l'Allemagne.
Si le système
maintint la consommation de la population au plus bas (en 1940, à peine plus
d'une paire de chaussures par habitant), il garantissait ce minimum social (les
choses changèrent après la mort de Staline, lorsque l'octroi de privilèges
spéciaux à la nomenklatura échappa à tout contrôle). Sur le plan éducatif, le
système se montra beaucoup plus généreux.
La collectivisation
forcée de l'agriculture qui succéda à la NEP eut des résultats désastreux,
l'URSS cessa d'être capable de nourrir sa population (alors que la Russie
tsariste avait été un grand exportateur de produits agricoles).
La
bureaucratisation, le manque de souplesse (et d'innovation), furent d'autres
handicaps du système soviétique. Le plan privilégia toujours les biens
d'équipement, au détriment des biens de consommation. Le marché noir se
répandit.
Après 1950, le
Goulag se vida, l'URSS resta une société qui maltraitait ses citoyens, mais
elle avait cessé de les emprisonner et de les tuer à une échelle
exceptionnelle. Dans les années 1980, sa population carcérale était nettement
inférieure à celle des Etats-Unis (268 détenus pour 100 000 habitants contre 426).
Le nombre de
victimes fut considérable : 10 millions
? 20 millions ?
Si brutal et
dictatorial qu'il fut; le système soviétique n'était pas
"totalitaire". Le régime eut au contraire pour effet de dépolitiser
ses citoyens à un degré étonnant.
L'émiettement du
bloc soviétique commença avec la mort de Staline, en 1953, mais surtout avec
les attaques contre l'ère stalinienne,
par Krouchtchev en 1956. L'effet fut immédiat : nouvelle direction réformatrice
en Pologne , révolution en Hongrie (écrasée par l'armée russe), "printemps
de Prague" en 1968.
Personne, au
début des années 1970, n'imaginait plus que les économies du "socialisme
réellement existant" puissent rattraper ou dépasser les économies non
socialistes, voire même en suivre le rythme.
La débacle
Les
décennies de crise
L' histoire des
décennies qui commencent en 1973 est celle d'un monde qui a perdu ses repères
pour sombrer dans l'instabilité et la crise. Mais il aura fallu attendre les
années 1980 pour s'apercevoir à quel point les fondations de l' Age d'or
s'étaient irrémédiablement désagrégées.
Et cependant,
pendant cette période, la croissance économique se poursuivit, quoiqu'à un
rythme sensiblement plus lent qu'au cours de l'Age d'or. A la fin du Court
Vingtième Siècle, les pays du monde capitaliste développé étaient, dans leur
ensemble, beaucoup plus riches et productifs qu'au début des années 1970. En
revanche, la situation était beaucoup moins rose dans certaines parties du
globe. En Afrique, en Asie occidentale et en Amérique latine, le PIB par tête
cessa de croître. Et les économies de l'ancienne région du "socialisme
réel" connurent un effondrement total après 1989. Le PIB de la Russie, par
exemple, chuta de 17 % en 1990, de 19 %
en 1991, de 11 % en 1992. A l'inverse, l'économie chinoise, et celle d'une
bonne partie de l' Asie du Sud-Est et de l'Est, connaissaient une croissance spectaculaire.
Mais si
l'économie capitaliste mondiale était florissante, la pauvreté, le chômage de
masse, la misère, l'instabilité resurgirent après 1973. En Europe occidentale,
le chômage passa d'une moyenne de 1,5 % de la population active dans les années
1960 à 11 % en 1993. A new York, en 1993, c'est chaque nuit 23 000 hommes et
femmes qui chaque nuit dormaient dans les rues ou dans les refuges publics; on
comptait 400 000 sans domicile fixe en 1989 au Royaume-Uni. Les inégalités
s'étaient accru de manière spectaculaire. Dans les plus inégalitaires des
économies de marché développées (Australie, Nouvelle-Zélande, Etats-Unis,
Suisse), les 20 % des ménages les plus aisés disposaient d'un revenu en moyenne
de 8 à 10 fois supérieur à celui des 20 % les moins favorisés, et les 10 % les
plus riches engrangeaient de 20 à 25 % du revenu total de leur pays. Mais les
inégalités étaient pires encore dans des pays pauvres comme le Guatemala, le
Mexique, le Sri Lanka ou le Botswana, où les 10 % les plus riches se voyaient
octroyer plus de 40% du revenu total de leur pays (et au Brésil, la moitié !).
L' élément
central des Décennies de crise n'est pas que le capitalisme ne fonctionnait
plus aussi bien qu' à l' Age d'or, mais qu'il était devenu incontrôlable. L'
Etat national perdit ses pouvoirs économiques.
Au début, les
gouvernements -souvent socio-démocrates- cherchèrent à gagner du temps, et
appliquèrent les vieilles recettes de l'économie keynésienne. La seule autre
solution était celle que propageaient les théologiens ultra-libéraux de
l'économie. Friedrich von Hayek reçut le Prix Nobel d'Economie en 1974, deux
ans avant Milton Friedmann, lui aussi champion de l' ultra -libéralisme
économique (celui-ci put voir ses théories mises en œuvre au Chili, après le
renversement, en 1973, avec l'aide des Etats-Unis, du gouvernement populaire de
Salvador Allende, par le général Pinochet, devenu dictateur). Spectaculaire réussite
économique du XXème siècle, la social-démocratie suédoise n'inspirait que
méfiance et aversion aux néo-libéraux.
Pour nombre
d'entre nous, toutes choses égales par ailleurs, une société dans laquelle les
citoyens sont prêts à apporter une aide désintéressée à des concitoyens
inconnus, ne fut-ce que symboliquement, vaut mieux qu'une société où ils s'y
refusent.
Les tenants de
l'économie de l'Age d'or se trouvèrent coincés entre les exigences du capital
et celles du travail, alors que la croissance de l'Age d'or n'était plus là
pour permettre aux profits et aux revenus salariaux d'augmenter concurremment
sans se nuire.
Le modèle de
l'Age d'or pâtit, encore plus profondément peut-être, de la mondialisation de
l'économie. A partir de 1970, celle-ci mit les gouvernements à la merci d'un
"marché mondial"
incontrôlable. Deux ans après la
triomphale élection de François Mitterrand, une crise de la balance des
paiements obligeait la France à dévaluer sa monnaie, et à instaurer une
politique d' "austérité à visage humain".
Mais la plupart
des gouvernements néo-libéraux furent eux aussi bien obligés de gérer et de
diriger leur économie, tout en prétendant encourager seulement les forces du
marché. En réalité, il n'y eut jamais de politique économique néo-libérale
unique ou spécifique -sauf, après 1989, dans les anciens Etats socialistes de
la région soviétique, où, sur les conseils des "jeunes prodiges" de
la science économique occidentale, on essaya d'abandonner du jour au lendemain
l'économie au jeu du marché. Comme c'était à prévoir, l'effet fut désastreux.
Les Décennies de
crise éliminèrent la main d'œuvre à un rythme spectaculaire, même dans les
industries clairement en expansion. Entre 1950 et 1970, aux Etats-Unis, le
nombre d'opérateurs de lignes téléphoniques baissa de 12 % alors que dans le
même temps le nombre d'appels quintuplait. Entre 1970 et 1980, il baissa de 40
% tandis que les appels triplaient.
La nouvelle
division internationale du travail transféra les industries des continents
anciens vers de nouveaux. Les industries à forte intensité de main d'œuvre ont
émigré des pays de hauts salaires vers des pays de bas salaires. La production
a éliminé les êtres humains plus rapidement que l'économie de marché n'a su
leur trouver de nouveaux emplois. D'autant que la théologie du marché prônait
le transfert d'emplois vers des formes d'entreprise maximisant le profit,
c'est-à-dire les entreprises privées, qui, par définition, ne connaissent
d'autre intérêt que leur intérêt pécuniaire.
Dans les pays
riches du capitalisme, les personnes chassées de leur emploi pouvaient compter
sur des systèmes de protection sociale. Mais dans les pays pauvres, ils s'en
allèrent grossir les rangs d'une économie informelle ou parallèle.
Le sentiment de
désorientation et d'insécurité se répandit, y compris chez de nombreux cols
blancs et diplômés.
La traduction
politique fut la désaffection envers les partis socio-démocrates, l'émergence
de mouvements écologistes , "féministes" ou autres, la montée des
mouvements xénophobes et racistes.
Une crise
semblable, à partir de 1970, a commencé à miner le "deuxième monde "
des "économies planifiées". La défense de l'environnement devint un
enjeu électoral important. Bien des réformateurs du monde socialiste auraient
voulu transformer le communisme en un système proche de la social-démocratie
occidentale.
Pendant les
décennies de crise, un des seuls points communs à l'ensemble des pays du
Tiers-Monde fut que ces pays s'étaient
lourdement endettés (60 à 110 milliards de dollars pour le Brésil , le Mexique
et l'Argentine, qui battaient les records). Un vent de panique souffla au début
des années 1980, quand ces pays ne furent plus en mesure de payer les intérêts
de la dette. L'un des principaux effets des Décennies de crise fut de creuser l'écart entre les pays riches
et les pays pauvres. Le PIB par tête de l'Afrique sub-saharienne tomba de 14 %
de celui des pays industrialisés à 8 % entre 1960 et 1987, celui des pays
"les moins avancés" passa de 9 ù à 5 %.
En renforçant son
emprise sur le monde, l'économie transnationale a miné une institution majeure,
et, depuis 1945, quasiment universelle, l'Etat-nation territorial, qui vit la
part des affaires sur laquelle il exerçait quelque contrôle se réduire, y
compris la redistribution des revenus via les "transferts sociaux",
l'éducation, les soins de santé et autres allocations.
L'affaiblissement
de l'Etat-nation alla de pair avec la mode consistant à découper les Etats en
entités plus petites : ainsi la Yougoslavie fut démembrée, de même que la
Tchécoslovaquie. Tandis que des régions riches voulaient faire sécession (la
"Padanie" en Italie). A l'inverse, la Communauté européenne, qui
devint l'Union européenne, renforça des liens de plus en plus forts entre les
Etats qui la constituaient.
Le
tiers-monde et la révolution
Depuis 1950, il
est fort peu d'Etats du tiers-monde de quelque importance qui n'ait connu de
révolution ou coup d'Etat militaire (la principale exception étant l'Inde). Les
Etats-Unis, qui voyaient dans tous ces pays des risques de subversion
communiste, se mirent à combattre ce danger par tous les moyens. C'est ce qui
contribua à faire du tiers-monde une zone de guerre permanente. On estime à 19
ou 20 millions le nombre de victimes des conflits qui se sont succédé entre 1945
et 1983, presque tous dans le tiers-monde.
En Indonésie en
1965, environ un demi-million de communistes, réels ou supposés, furent tués
après une tentative de coup d' Etat pro-communiste : probablement la plus
grande boucherie politique de l'histoire.
Beaucoup de
guerillas suivirent le modèle de Cuba, où en 1959 Fidel Castro renversa le
dictateur militaire.
En 1958-1960, la
chine rompit avec l' URSS, les partis communistes occidentaux (surtout les
Italiens) prirent leurs distances avec Moscou.
En avril 1974, le
plus vieux régime de droite du continent, au Portugal, fut renversé, suivi par
l'effondrement, en Grèce, de la dictature militaire, puis, en 1975, par le
retour à la démocratie, en Espagne, à la suite de la mort du général Franco.
Au Cambodge, le
régime maoïste de Pol Pot a tué près de 20 % de la population, avant d'être
chassé du pouvoir par une invasion vietnamienne en 1978.
Le renversement
du schah d'Iran en 1979 fut de loin la plus grande révolution des années 1970.
Ce fut une réaction au programme de modernisation et d'industrialisation
accélérées lancé par le Schah avec l'aide massive des Etats-Unis. Le niveau de
vie de la plupart des Iraniens qui n'étaient pas impliqué dans le secteur
moderne de l'économie avait plongé dans les années qui précédèrent la
révolution. L'étincelle vint du clergé islamique (avec à leur tête l'ayatollah
Khomeiny exilé en France). La révolution iranienne est la première qui ait été
accomplie et gagnée sous l'étendard du fondamentalisme religieux.
Le monde qui aborde
le troisième millénaire n'est pas un monde d'Etats ou de sociétés stables.
C'est un monde plein de violence, et plein d'armes.
Le monde du
troisième millénaire restera donc très certainement un monde de violences
politiques et de changements politiques violents. Seule la direction dans
laquelle ils conduiront reste incertaine.
La fin du
socialisme
A juste raison,
la Chine voyait dans sa civilisation classique, son art, son écriture et son
système de valeurs une source d'inspiration et un modèle reconnu pour d'autres
- et notamment le Japon lui-même. Le rattrapage de son retard technique ne
pouvait se faire qu'au prix d'une révolution sociale, qui fut en même temps une
révolution culturelle contre le système confucéen.
A l'époque où les
communistes prirent le pouvoir, le Chinois moyen vivait d'un demi-kilo de riz
par jour, et consommait moins de 80 grammes
de thé par an . Il s'achetait une
nouvelle paire de chaussures une fois tous les cinq ans.
La résistance à
la conquête japonaise avait fait des communistes chinois les chefs et les
représentants du peuple tout entier.
Sun Yat-sen, le
chef du Guomindang , était un patriote, démocrate et socialiste. Le parti
Guomindang avait tenté de reconstruire une seule et puissante République
chinoise à partir des débris de l'Empire que les seigneurs de la guerre se
disputaient depuis sa chute en 1911. L'aide des Soviétiques permit aux
communistes d'être intégré au mouvement national officiel et, après la mort de
Sun en 1925, de prendre part à la grande progression vers le Nord qui vit la
république étendre son contrôle à la moitié de la chine qu'elle n'avait pas
sous sa coupe. Chiang Kai-shek, le successeur de Sun, ne devait jamais parvenir
à s'imposer au pays tout entier, alors même qu'en 1927 il rompit avec les russes
et se retourna contre les communistes.
Ceux-ci se
lancèrent alors dans une guerre de guérilla paysanne contre le Guomindang. En
1934, leurs armées furent obligées de battre en retraite dans un coin reculé du
Nord-Est : ce fut l'héroïque "Longue Marche", qui fit de Mao zedong
le chef incontesté du Parti communiste.
Le Guomindang
étendit son contrôle sur la majeure partie du pays, jusqu'à l'invasion
japonaise de 1937.
Lorsque les
communistes prirent le pouvoir en 1949, après avoir balayé les forces du Guomindang
au cours d'une brève guerre civile, ils étaient pour le peuple chinois le seul
gouvernement légitime de la Chine, les véritables successeurs des dynasties
impériales.
Les paysans
augmentèrent leur production de céréales
de plus de 70 % entre 1949 et 1956.
Mais ensuite le
peuple chinois connut un véritable chemin de croix, marqué par la
collectivisation ultra-rapide de l'agriculture paysanne (1955-1957); le
"Grand bond en Avant" de l'industrie en 1958, suivi par la formidable
famine de 1959-1961; la "révolution culturelle", qui vit la
disparition complète de l'enseignement supérieur (1966-1976).
Après la mort de
Mao, en 1976, la Chine suivit un nouveau cours, sous la houlette d'un chef
pragmatique, Deng Xiaoping.
Dans les années
1970 et 1980, l'URSS régressa sur la scène internationale; si en 1960, elle
exportait surtout des machines et des biens d'équipement, en 1985, elle dépendait surtout de ses
exportations d'énergie (pétrole et gaz). Le régime connaissait une certaine
dégénérescence, caractérisée par l'incompétence et la corruption.
Le signal de la
fin vint de la Pologne. L'opinion publique de ce pays était largement unie par
son hostilité au régime, par un nationalisme anti-russe (et antisémite);
l'église avait conservé une organisation indépendante; la classe ouvrière avait
à plusieurs reprises démontré sa puissance politique par des grèves massives.
Un mouvement ouvrier très organisé vit le jour (Solidarnosc), avec le soutien
de l'Eglise (encouragée par l'élection du 1er pape polonais de l'histoire,
Jean-Paul II).
En Union
soviétique, en 1985, un fervent réformateur accéda au pouvoir, Mikhaïl
Gorbatchev, représentant une nouvelle génération de cadres éclairés. Il voulut
mettre un terme à la guerre froide (le conflit en Afghanistan, attisé par les
Etats-Unis, devenait ruineux pour l'économie soviétique), et y réussit très
vite, gagnant ainsi une grande popularité en Occident. Il eut moins de succès
dans sa tentative de réformer l'économie soviétique (par la perestroïka, restructuration de
l'économie et de l'appareil politique, et la glasnost, liberté de l'information), car il se heurta à l' inertie
du parti et du peuple (l'ère brejnévienne fut en effet pour la plupart des
citoyens soviétiques la meilleure époque qu'eux ou leurs parents eussent jamais
connue). Le pays s'enfonça dans l'anarchie économique (la Russie de 1989, pour
la première fois depuis la naissance de la planification, n'eut plus de Plan
quinquennal), le niveau de vie des citoyens chuta.
Entre août 1989
et la fin de l'année, le pouvoir communiste abdiqua en Pologne, en
Tchécoslovaquie, en Roumanie, en Bulgarie et en République démocratique
allemande. Peu après, la Yougoslavie et l'Albanie cessèrent d'être des régimes
communistes. La RDA allait être annexée à la république fédérale d'Allemagne,
et la Yougoslavie se disloquer dans la guerre civile. Pékin fit appel à la
troupe pour disperser une immense manifestation d'étudiants sur la place
Tienanmen.
En 1991,
Gorbatchev, pour préserver l'existence d'un pouvoir central fédéral, négocia un Traité d'union entre les Républiques qui
constituaient l'URSS. Deux jours avant l'entrée en vigueur de ce Traité, un
coup d'Etat déposa Gorbatchev.
Boris Elstine,
qui venait d'être élu président de Russie, s'opposa à ce coup d'Etat, et en
profita pour dissoudre le parti communiste, et pour reprendre pour la
République de Russie ce qui restait des actifs de l'URSS. Quelques mois plus
tard, celle-ci disparut officiellement.
L'Ukraine
proclama son indépendance. La Russie revint aux dimensions d'avant Pierre le
Grand (1672-1725), laissant un vide international entre Trieste et
Vladivostock, une immense zone de désordres, de conflits et de catastrophes
potentielles.
Dans quelle
mesure la faillite de l'expérience soviétique sème-t-elle le doute sur tout le
projet du socialisme traditionnel, d'une économie essentiellement basée sur la
propriété sociale et la gestion planifiée des moyens de production, de
distribution et d'échange ?
Il était clair
que cette économie devait reposer sur des prix
, à la fois établis par le marché et sur des "prix comptables"
réalistes. L'échec du socialisme soviétique ne préjuge pas de la possibilité
d'autres types de socialisme.
L'avant-garde
se meurt: les arts après 1950
La technologie a
révolutionné les arts en les rendant omniprésents. La radio devint universelle
grâce au transistor et à la pile de longue durée. La cassette rendit la musique
facilement transportable. La télévision est devenue presque universellement
accessible.
L' Europe a cessé d'être le grand foyer des arts
majeurs.
La peinture
n'était plus ce qu'elle avait été entre les deux guerres.
En musique
classique, le déclin des genres anciens fut dissimulé par leur exécution
toujours plus fréquente, mais essentiellement sous la forme d'un répertoire de
classiques morts.
Dans le domaine
du roman, la régression du genre du XIXème siècle n'est pas
moins évidente. Si l'on recherche les romanciers qui ont pris pour sujet toute
une société ou une période historique entière, nous les trouvons hors des
régions centrales de la culture occidentale, sauf en Russie avec Soljenitsyne:
Cent ans de solitude (Gabriel Garcia Marquéz, en Colombie).
Le talent dans
les arts a déserté les anciens modes d'expression parce que de nouvelles voies
étaient disponibles ou attrayantes, voire gratifiantes: de jeunes compositeurs
de musique ont pu être tentés d'écrire des musiques de film plutôt que des
quatuors à corde; en peinture comme en dessin, une bonne partie du travail de
routine a été remplacé par le triomphe de l'appareil photo; le roman feuilleton
s'est effacé devant la série télé; le cinéma a pris la place occupée naguère
par le roman et le théâtre.
Ceux qui lisent
sérieusement des livres pour des raisons étrangères à leur profession ou à
leurs études sont devenus une infime minorité. Après les années 1950, même les
enfants des classes aisées et cultivées du monde occidental ne se mettaient
plus à la lecture aussi spontanément que leurs parents.
Le cinéma a été
l'art central du siècle.
La
"reproductibilité technique" transforma la façon dont les êtres
humains recevaient les oeuvres de création : ce n'était plus via les prières et
les actes de culte séculiers, dont les musées, les galeries, les salles de
concert et les théâtres publics, si typiques de la civilisation bourgeoise du
XIXème siècle, constituaient les églises. Le tourisme, qui emplit désormais ces
établissements d'étrangers plutôt que d'autochtones, et l'enseignement, auront
été les derniers bastions de cette forme de consommation artistique.
La technologie
avait saturé d'art la vie quotidienne, tant privée que publique.
Sorciers et
apprentis: les sciences naturelles
En 1910, le
nombre total de physiciens et de chimistes allemands et britanniques ne
dépassait sans doute pas 8 000. A la fin des années 1980, on estimait le nombre
des scientifiques et des ingénieurs effectivement engagés dans la recherche et
le développement expérimental à près de cinq millions, dont près d'un million
aux Etats-Unis.
Le centre de
gravité se déplaça de l'Europe aux Etats-Unis.
La technologie
fondée sur la théorie et la recherche scientifiques de pointe a dominé l'essor
économique de la seconde moitié du XXème siècle, et pas
seulement dans les pays développés.
Génétique,
biotechnologie, fission nucléaire (Otto Hahn 1937), fondements de
l'informatique (Turing, 1935), structure de l'ADN (Crick et Watson ),
transistors (1948), lasers (1960), supraconducteurs, ...
Le stalinisme et
le nazisme reprochaient à la science de contester des visions du monde et des
valeurs exprimées sous forme de vérités a priori : les nazis rejetaient la
science einsteinnienne comme une science juive; sous Staline, le biologiste
Lyssenko prétendait multiplier la production agricole par des méthodes qui
court-circuitaient les procédures orthodoxes de reproduction animale ou
végétale.
L'analyse des
spectres des galaxies amena Hubble à conclure que l'univers devait être en
expansion (1929).
La lumière
était-elle un mouvement ondulatoire continu ou une émission de particules
discrètes (photons) ainsi que l'affirmait Einstein à la suite de Planck ?
Principe
d'incertitude d' Heisenberg; antimatière; force forte, force faible; théorie du
chaos; CNRS; bomba atomique.
Ce n'est pas un
hasard si le grand porte-parole de la dissidence en URSS fut un homme de
science : Andreï Sakharov, le père de la bombe H soviétique à la fin des années
1940. premier satellite artificiel (Spoutnik), premier vol habité (1961).
La méthodologie
empirique qui s'imposa fut celle d'hypothèses "falsifiables" par des
tests pratiques (Karl Popper).
Bien qu'elle soit
soumise à des impératifs de cohérence et de logique, la science économique a
été une forme de théologie florissante - sans doute, dans le monde occidental,
la branche la plus influente de la théologie séculière - parce qu'elle est
habituellement formulée de manière à échapper à toute espèce de contrôle.
Informatique,
dérive des continents (Wegener)
Trous dans la
couche d'ozone (1973), effet de serre , écologie. Génie génétique, génome
humain.
Vers le
nouveau millénaire
Tandis que les citoyens
de la fin du siècle tâtonnent en direction du troisième millénaire, leur seule
certitude est qu'une époque de l'histoire s'est terminée. ils ne savent pas
grand chose d'autre.
Pour la première
fois depuis deux siècles, le monde des années 1990 manque de tout système
international, de toute structure.
Une Troisième
Guerre mondiale à l'ancienne est une perspective des moins probables. Pour
autant, l'ère des conflits n'est pas terminée. . L4après 1989 a vu d beaucoup
d'opérations militaires dans toutes les parties du monde. Il est désormais
possible à de tout petits groupes de dissidents de perturber ou d'opérer
n'importe où. L'écart rapidement croissant entre les parties riches et pauvres
du monde pourrait devenir la cause majeure de tensions internationales.
Le siècle se
termine dans un désordre général.
Le Court
vingtième siècle a été une ère de guerres de religion, bien que les plus
militantes et assoiffées de sang de ces religions aient été les idéologies
séculières du XIXème siècle, telles que le socialisme et le nationalisme, qui
avaient remplacé les dieux par des abstractions ou par des hommes politiques
vénérés comme des dieux.
L'échec du
communisme soviétique a miné toutes les aspirations du socialisme non
communiste, marxiste ou autre, alors même qu'aucun régime de ce type n'avait
réellement prétendu instaurer une société socialiste.
La contre-utopie
opposée à l'utopie soviétique a connu un échec tout aussi flagrant. Il s'agit
de la foi théologique en une économie dans laquelle les ressources seraient
entièrement allouées par un marché sans restriction, dans des conditions de
concurrence illimitée. aucune société de ce genre n'a jamais existé. L'effort
le plus systématique pour y parvenir, le régime de Mme Thatcher en
Grande-Bretagne, dut lui-même opérer avec un certain gradualisme, et son échec
était reconnu quand il a pris fin. Si élégantes fussent -elles les théories sur
lesquelles se fondaient la théologie néo-libérale étaient sans grand rapport
avec la réalité.
Les deux
problèmes centraux , décisifs, sont démographiques et écologiques.
Que les
politiques écologiques trouvent le gros de leurs partisans dans les pays riches
ne doit rien au hasard : les pauvres souhaitent plus de développement , pas
moins.
Du point de vue
écologique, si l'humanité doit avoir un avenir, le capitalisme des Décennies de
crise ne saurait en avoir.
Trois aspects de
l'économie mondiale sont alarmants : la technique continue à chasser la main
d'œuvre de la production de biens et de services; la mondialisation déplace l'industrie vers les pays à bas salaires;
l'économie mondiale est un moteur de plus en plus puissant et incontrôlé.
Un trait du
paysage politique mondial ressort : l'affaiblissement de l'Etat-nation (dont un
rôle essentiel est celui de redistribuer les revenus).
Quelle serait la
nature et le champ des autorités décisionnelles - supranationales, nationales,
sub-nationales et mondiales ?
Dans les pays
démocratiques , de plus en plus de décisions sont soustraites au contrôle
électoral. De plus en plus de citoyens se détournent de la vie politique.
Beaucoup de décisions à prendre sont des décisions impopulaires.
Notre monde doit
changer. La rançon du refus de changer la société, ce sont les ténèbres.